Henri ROUSSEAU dans son atelier

« Je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je pénètre dans ces serres et que je vois ces plantes étranges des pays exotiques, il me semble que j’entre dans un rêve. Je me sens moi-même, un tout autre homme. Rien ne me rend plus heureux que de peindre ce que je vois  » Henri ROUSSEAU

 » Dans ces tableaux où la stylisation vigoureuse rappelle les primitifs italiens, il est le précurseur de ce qui s’annonce en peinture de nos jours. Lasse de l’étude naturaliste, on revient  » au tableau « . On ne veut plus reproduire à l’aide de toutes sortes de couleurs un morceau de réalité, mais on veut, avec des lignes pleines de caractère, construire quelque chose qui suggère une plus forte représentation des objets. Quand on écrira , un jour, l’histoire de l’art de cette époque, on mettra à la première page le nom d’Henri Rousseau. » Wilhelm UHDE (Écrivain allemand – Extrait de son livre Henri Rousseau – Séraphine de Senlis)

 » Le combat du tigre et du buffle  » 1908 Henri ROUSSEAU (The Cleveland Museum/Cleveland)

Si vous avez envie de vous « évader » en peinture, je vous conseille de vous rendre au Musée de l’Orangerie à Paris, lequel propose, en collaboration avec la Fondation Barnes de Philadelphie, une superbe exposition sur un peintre tout à fait atypique, un autodidacte à la peinture étrange, symbolique, onirique : Henri ROUSSEAU surnommé le peintre des jungles, un fervent admirateur de Gérôme et Bouguereau.

C’est un évènement assez exceptionnel car le Musée de l’Orangerie et la Fondation Barnes sont deux institutions reconnues comme étant les deux plus importants détenteurs d’œuvres de ce peintre. Et l’évènement est d’autant plus exceptionnel , que, par le passé, les statuts de la Fondation Barnes ne permettaient pas le prêt de tableaux de Rousseau issus de ses collections. De nos jours, c’est chose possible et neuf d’entre elles ont donc quitté les Etats-Unis vers la France.

« Les peintures de Rousseau ont le charme d’un conte de fée pour enfants, mais il n’y a rien d’enfantin ou d’inculte dans l’habileté avec laquelle elles ont été exécutées. » Albert C.BARNES (un des premiers collectionneurs à aimer et admirer Henri Rousseau)

« Grâce à cette coopération internationale, nous avons eu des prêts fabuleux de tableaux, ce qui permet de montrer des œuvres qui n’ont jamais été vues ensemble depuis des années, voire jamais.  » Claire BERNARDI (Directrice du Musée de l’Orangerie)

 » Les pêcheurs à la ligne  » 1908/O9 Henri ROUSSEAU (Musée de l’Orangerie/Paris)
 » La carriole du Père Junier  » 1908 Henri ROUSSEAU (Musée de l’Orangerie/Paris)
 » Mauvaise surprise  » 1899/1901 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadelphie)

Ce prêt n’est pas le seul car l’Orangerie a, également, pu compter sur celui d’autres musées internationaux ce qui a donc permis de réunir environ 55 tableaux magnifiques de ce peintre qui n’a jamais quitté la France et qui pourtant a réussi à recréer, au travers de son imaginaire, des paysages de jungles luxuriantes , sans oublier des portraits et autoportraits très originaux . Tout cela en malmenant quelque peu la perspective traditionnelle, et réinterprétant à sa façon la nature.

L’expo s’intitule : Henri ROUSSEAU – L’ambition de la peinture (jusqu’au20 juillet 2026) – Le Musée de l’Orangerie a décidé de ne pas mentionner le surnom que lui avait donné son ami Alfred Jarry, à savoir Le Douanier Rousseau. Et ce parce que dans son emploi à l’octroi, il n’était pas douanier mais simple apprenti.

 » Rendez-vous dans la forêt  » 1889 Henri ROUSSEAU (National Gallery of Art / Washington)
‘Vue du quai d’Asnières  » 1900/1902 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes / Philadelphie)

On l’a surnommé aussi peintre du dimanche. La peinture de Rousseau c’est ce que l’on appelle de l’art naïf à savoir une peinture qui est le mélange d’une tradition réaliste et d’une technique académique. Bien souvent, ceux qui le représentent sont des autodidactes. Chez ce peintre la naïveté est quelque chose qu’il revendique haut et fort. On a ignoré son talent alors qu’il aurait tant voulu qu’on le reconnaisse , et de nos jours, il est considéré comme l’un des plus grands peintres naïfs de tous les temps.

Henri Rousseau est né en 1844 à Laval dans une famille de la petite bourgeoisie. Son papa était ferblantier et sa maman issue d’une famille d’officiers militaires. Henri ne fut pas très doué pour les études et il préféra les arrêter vers l’âge de 16 ans pour entrer dans le cabinet d’un avocat à Angers. Malheureusement, il va dérober de l’argent à son patron.(20 francs de l’époque). Il est condamné à une peine de un an de prison, mais compte tenu du fait qu’il est mineur, il sera contraint à s’enrôler dans l’armée. Il en ressortira en 1868 au décès de son père pour devenir le soutien de sa mère.

Il choisira de ne pas retourner chez lui, mais partir à Paris où il trouvera, au départ, un emploi dans une étude d’huissier. Puis, grâce à une connaissance de Clémence, une jeune femme qu’il a épousée en 1869, il deviendra apprenti et gardien des contrôles et des circulations du vin et de l’alcool à l’Octroi de Paris à savoir qu’il contrôle toutes les marchandises qui entrent dans Paris. Un poste qu’il quittera en 1893 après vingt ans de bons et loyaux services pour se consacrer qu’à la peinture.

 » L’Octroi  » 1890 env. Henri ROUSSEAU (The Courtauld Institute/Londres)

Durant ses pauses de repos , il dessinait beaucoup, notamment les paysages environnants, les passants, la seine, les bateaux. On sait également qu’il aimait beaucoup la peinture académique et c’est grâce au peintre Félix Clément qu’il obtiendra une permission de copiste au Louvre.

La décision de prendre sa retraite pour se consacrer uniquement à la peinture, fut assez risquée parce qu’à partir de là, il va connaitre la difficulté de la vie d’un peintre, mais finalement il n’a pas hésité parce que toujours persuadé qu’il avait du talent et qu’il pouvait y arriver. Malheureusement, beaucoup de ses toiles restent invendues dans son atelier, et lorsqu’une commande arrive, il est contraint de la céder à bas prix.

En peinture, son souhait le plus cher aura été , bien sur, de faire son entrée au Salon officiel, ce qui lui sera toujours refusé. Il aura, par contre la possibilité, de participer au Salon des Indépendants où il continuera d’exposer même lorsque la notoriété viendra après bien des années.

La critique ne lui fera pas de cadeau : elle est négative à son égard, moqueuse, voire même insultante . Ce qui sera douloureux pour lui, d’autant que parallèlement à cela, sa vie privée n’est pas très gaie : la plupart de ses enfants (huit sur neuf- une fille survivra ) meurent de la tuberculose en bas-âge, une maladie qui emportera également sa femme Clémence en 1888. Il se remariera dix ans plus tard avec une veuve Rosalie Noury.

Toute sa vie de peintre, comme je l’ai dit, il n’aura eu cesse de vouloir obtenir une certaine reconnaissance pour son travail , de la respectabilité en tant que tel. Ce qui, malheureusement, ne se produira pas. Il est raillé la plupart du temps., et n’accèdera à la notoriété que tardivement, en 1908, et ce même si il fut apprécié et remarqué par Paul Signac, Félix Vallotton, Camille Pissarro.

Rousseau fut l’inventeur du portrait-paysage à savoir un portrait d’une personne au milieu d’un paysage ( qui n’est pas un décor disait-il), un genre qui rappelle un peu les primitifs italiens. Des portraits d’adultes mais aussi des portraits d’enfants car les parents payaient assez cher pour cela. Il n’ a jamais eu de modèle, mais travaillait sur des photographies car il voulait un rendu très ressemblant.

« Portrait de femme dans un paysage  » 1893/96 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadephie)
« Portrait de femme  » 1895 Henri ROUSSEAU (Musée Picasso/Paris)
 » L’enfant à la poupée  » 1892 Henri ROUSSEAU (Musée de l’Orangerie/Paris )
« La Noce » 1905 Henri ROUSSEAU (Musée de l’Orangerie/Paris)
 » Le passé et le présent  » 1899 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadelphie)
« La famille  » Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadephie)

Comme on peut le constater, ce sont des portraits où le sujet principal ne sourit pas, il est même empreint d’une certaine gravité. Il n’a jamais cherché à percer l’âme ou connaitre les émotions des personnes qu’il peignait. Ce qui était important pour lui, c’était surtout d’être très réaliste. Malheureusement, beaucoup de commanditaires de portraits ne furent pas très convaincus et refusèrent le tableau. D’autres les acceptaient pour mieux se moquer de lui !

Durant les dernières années de sa vie, il va trouver les sujets de sa peinture durant ses visites au Jardin des Plantes, dans les serres du Museum d’histoire naturelle. De tableaux entre rêve et réalité, mystérieux, des jungles luxuriantes, réinventées avec des animaux sauvages. Elles seront critiquées à l’époque, mais serviront de modèles bien plus tard.

 » Rousseau est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux, le plus charmant des peintres de l’exotisme. » Guillaume Apollinaire en 1914. Il le surnommait « Le Maître de plaisance ».

 » La cascade  » 1910 Henri ROUSSEAU (Chicago Art Institute/Chicago)
Femme se promenant dans une forêt exotique  » 1905 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadelphie)
« Éclaireurs attaqués par un tigre » 1904 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadelphie)

Les cubistes, puis les surréalistes, vont se reconnaitre en lui. Son génie créatif, sa façon de réintroduire l’imaginaire dans l’art, vont attirer l’admiration de Picasso, Léger (qui le rencontrera en 1909 grâce à Robert Delaunay) , Kandinsky, Van Gogh, Chagall, Miro, Dali, etc… Certains feront même entrer certaines de ses œuvres dans leurs collections.

Rousseau meurt en 1910 des suites d’une gangrène. Peu de personnes l’accompagneront pour son dernier voyage et compte tenu du fait qu’il n’avait pas d’argent, il fut enterré dans une fosse commune. Un an plus tard, une partie de ses proches va se cotiser pour qu’il soit inhumé , dignement, dans une concession trentenaire . Puis, en 1947, l’Association qui porte son nom fera transféré ses restes à Laval dans le jardin de sa maison. C’est là qu’il repose. On peut lire sur sa tombe l’épitaphe de Guillaume APOLLINAIRE extraite d’un poème qui lui fut dédié.

Tombe de Henri ROUSSEAU

 » Gentil Rousseau tu nous entends
Nous te saluons
Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi
Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel
Nous t’apporterons des pinceaux des couleurs des toiles
Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait
La face des étoiles

Tu te souviens, Rousseau, du paysage aztèque,
Des forêts où poussaient la mangue et l’ananas,
Des singes répandant tout le sang des pastèques
Et du blond empereur qu’on fusilla là-bas.

Les tableaux que tu peins, tu les vis au Mexique,
Un soleil rouge ornait le front des bananiers,
Et valeureux soldat, tu troquas ta tunique,
Contre le dolman bleu des braves douaniers.

Le malheur s’acharna sur ta progéniture
Tu perdis tes enfants et tes femmes aussi
Et te remarias avec que la peinture
Pour faire tes tableaux, enfants de ton esprit.

Nous sommes réunis pour célébrer ta gloire,
Ces vins qu’en ton honneur nous verse Picasso,
Buvons-les donc, puisque c’est l’heure de les boire
En criant tous en chœur :  » Vive ! vive Rousseau ! « 

Ô peintre glorieux de l’alme République
Ton nom est le drapeau des fiers Indépendants
Et dans le marbre blanc, issu du Pentélique,
On sculptera ta face, orgueil de notre temps.

Or sus ! que l’on se lève et qu’on choque les verres
Et que renaisse ici la française gaîté ;
Arrière noirs soucis, fuyez ô fronts sévères,
Je bois à mon Rousseau, je bois à sa santé !
 »

 » Bouquet de fleurs  » 1909/10 Henri ROUSSEAU (Fondation Barnes/Philadelphie)

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