
« Jamais la peinture n’a eu un cerveau plus extravagant, plus capricieux, plus prompt, plus résolu et plus terrible que celui-là, comme le témoignent ses ouvrages fantastiques où il s’est complètement écarté de la voie suivie par les autres artistes. Par la bizarrerie de ses inventions, par l’étrangeté de ses fantaisie, il semble avoir voulu montrer que la peinture n’est pas un art sérieux. Parfois il a donné pour fini des tableaux à peine ébauchés, où les coups de pinceau paraissent frappés au hasard plutôt qu’avec attention … » Giorgio VASARI (Peintre, écrivain et architecte italien(toscan)
» Au favori de la nature, mixture d’Esculape et fils adoptif d’Apelle, Messire Jacopo Tintoretto, peintre. Tel un grain de poivre qui recouvre, assomme et vaut l’arôme de dix bottes de pavots, c’est ainsi que vous êtes, vous qui êtes du même sang que les Muses. Bien que né depuis peu, vous êtes pourvu de beaucoup d’esprit et d’intelligence ; votre barbe est peu fournie mais votre tête est bien pleine ; votre corps est petit mais votre cœur est grand, bien que jeune en âge vous êtes mûr en sagesse ; et dans le peu de temps où vous avez été apprenti, vous avez appris davantage que cent qui sont nés maîtres. Parmi ceux qui chevauchent le Pégase de l’art moderne, il n’en est pas de plus habile que vous dans la représentation des gestes, attitudes, poses majestueuses, raccourcis, profils, ombres, lointains, perspectives. On peut bien dire, en somme, que si vous aviez autant de mains que de qualités de cœur et d’esprit, il n’y aurait pas de chose que vous ne puissiez faire, aussi difficile fut elle. Vous m’êtes bien cher, oh mon frère, je le jure par le sang des moustiques, car vous êtes ennemi de la paresse : vous passez votre vie partagé entre l’accroissement de votre gloire, la restauration de vos forces physiques et l’édification de votre esprit. Cela s’appelle travailler pour en tirer bénéfice et gloire, manger pour vivre et ne pas dépérir, et faire de la musique et chanter pour ne pas devenir fou comme certains qui s’adonnent tant à leur art qu’ils en perdent d’un coup la raison et leur tête ….. » Andrea CALMO en 1547 (Comédien, ami d’enfance du peintre)

Après l’expo du Musée du Luxembourg en 2018, c’est au tour du Musée Jacquemart-André de mettre à l’honneur une figure très importante dans l’art pictural du XVIe siècle, un artiste passionné, virtuose, moderne, en rupture avec les conventions artistiques de son époque, représentant le trait d’union entre la seconde renaissance et le baroque, un maître du maniérisme vénitien, vraiment doué, doté d’une incroyable rapidité d’exécution, d’une folle énergie créatrice, à la touche très vivace (la fameuse prestezza) , célèbre pour son audace et l’ampleur de son art, ses merveilleux effets de lumière, son grand talent pour les portraits, je veux parler de Jacopo Robusti dit LE TINTORET, profondément influencé par l’art de la couleur du Titien et celui du dessin de Michel-Ange.
Si vous allez un jour à Venise, nombreux sont les palais et les édifices religieux où vous pourrez admirer des œuvres de ce peintre : la basilique Santa Maria della Salute, le Palais des Doges, la Gallerie dell’Academia, San Giorgio Maggiore, l’Église San Cassiano, la Scuola Grande di San Rocco et la Chiesa di San Rocco, sans oublier celle où il repose à savoir la Madonna dell’Orto. Vous pouvez aussi vous rendre dans le quartier du Cannaregio et voir sa maison :

L’expo s’intitule : Éternel TINTORET (jusqu’au 24 janvier 2027) . Elle nous permet d’admirer, sur un parcours thématique, une quarantaine de tableaux, aimablement prêtées par des collectionneurs privés, mais bien sur de nombreuses institutions muséales françaises et internationales.
« En France, chaque génération a reconnu dans Tintoret quelque chose de différent : Fragonard la liberté de la touche ; Delacroix la puissante expressive du geste et de la lumière ; Manet l’autonomie de la peinture ; Cézanne la construction de l’espace ; Sartre le risque et la liberté de l’art créateur. Ce regard français révèle surtout que Tintoret n’est jamais un modèle figé. Sa peinture reste ouverte, instable, disponible à de nouvelles interprétations. Il est moderne non parce qu’il annonce tous les artistes futurs, mais parce qu’aucune époque ne parvient à l’épuiser. C’est en cela qu’il est » éternel » … » Giovanni Carlo Federico VILLA (Commissaire de l’exposition, muséologue, érudit de la peinture de la Renaissance vénitienne, professeur d’histoire de l’art moderne et directeur du Centre Universitaire des Arts visuels de l’Université de Bergame -Italie-)
A la différence de certains autres peintres de la Renaissance italienne, Tintoret peut revendiquer le fait d’être un vrai vénitien : il est né et mort à Venise et il y a fait toute sa carrière. Un homme déterminé, avec une folle envie de réussir dans une ville où la concurrence était rude à son époque. A 20 ans, il ouvrira son propre atelier et recevra des commandes prestigieuses.

Il est né en 1518 (ou 1519) à Venise. Son véritable nom de famille est Comin. Robusti serait celui qui fut attribué à son père pour avoir vaillamment combattu auprès des Vénitiens face aux troupes impériales en 1509. Jacopo fut surnommé Tintoretto (Tintoret) en référence à la profession de son père Battista qui était teinturier sur soie . Sa passion de l’art a commencé très tôt. Sa famille ne contrariera jamais ce désir de réussir dans la peinture. Au contraire, son père financera ses premiers cours de dessin (il restera toute sa vie un excellent dessinateur) et continuera de le faire jusqu’à son adolescence. C’est là qu’apparemment, il serait entré dans l’atelier du Titien.
Une majorité de personnes affirment qu’il fut l’élève du Titien, on pourrait rajouter » peut-être « . Il y a, en effet, énormément de mystères qui entourent ses premières années d’apprentissage, donc il est très difficile difficile d’affirmer, avec certitude, que c’est vrai . Toutefois, si l’histoire est réelle, il semblerait qu’il n’y restera pas longtemps parce que son caractère très impétueux aura pour conséquence son renvoi de l’atelier. D’autres diront que c’était parce que l’élève dépassait le maître … Ce que l’on sait, par contre, avec certitude, c’est qu’il aurait fréquenté, un temps, l’atelier de Bonifacio de Pitati , un peintre très porté sur les sujets religieux. .
Il faut savoir que durant près de 30 ans à Venise il y aura une rivalité entre Titien, Véronèse et Tintoret. A la mort du premier, les deux autres continueront à se faire concurrence, mais au-delà de cela, ils ne cesseront de s’admirer et s’influencer. . Ils ont joué un grand rôle dans le renouvellement de l’art pictural que ce soit pour l’utilisation de la peinture à l’huile ou celle sur chevalet.
Il fut un très grand admirateur de Michel-Ange. Le travail de ce dernier l’influencera beaucoup dans la technique du dessin, la façon de peindre l’humain. D’ailleurs les corps humains de Tintoret ont quelque chose de sculptural.
Un peu avant 1530, des artistes florentins arrivèrent dans la Sérénissime avec un nouveau mouvement pictural : le maniérisme, qui plaira énormément au jeune Tintoret. De plus, à l’époque il approfondira sa connaissance de la couleur auprès du peintre Schiavone (Andrea Meldola)
Tintoret va très vite se faire une réputation dans Venise. C’est un gros travailleur qui ne compte pas ses heures. Il est avide de connaissances et passionné par toutes sortes influences diverses. En 1564, il se porte candidat à un concours lancé par la Scuola Grande de San Rocco. Normalement, il fallait présenter un dessin. Lui va préférer exécuter un tableau dont il fera cadeau à l’institution. Cette façon de faire va plaire et lui permettra non seulement d’y avoir ses entrées , mais également d’obtenir de nombreuses commandes de leur part. Huit ans après son acte audacieux, il recevra le titre de peintre officiel de la République Sérénissime, ce qui attisera beaucoup la jalousie des autres peintres de Venise à commencer par Titien et Véronèse.
« Messieurs, l’ai une surprise pour cette glorieuse assemblée. Plutôt que de vous proposer un simple projet au fusain, je vous offre de faire la décoration que vous attendez. « déclara Tintoret en retirant le drap blanc qui recouvrait son tableau. Véronèse criera tricheur ! Ce à quoi Tintoret répondra : » Je ne veux tromper personne. Je demande qu’on juge mon travail en grand et non d’après des dessins préparatoires. Si cette très vénérable confrérie ne désire pas payer cette toile, j’en prendrai acte et étant son obligé, je la lui offrirai » ….
Tintoret ne fut pas le genre à prendre son temps pour terminer ses tableaux dans le moindre petit détail, d’où le surnom de fa presto que lui donneront ses contemporains. Il aimait, au contraire, le côté non finito qui, du reste, lui est très souvent reproché. Pour lui le fignolage n’était pas l’essentiel. mais plutôt l’exaltation des couleurs, le jeu de l’ombre et de la lumière, la subtilité des tons, la touche fugueuse, le modelé, l’espace, la perspective, le mouvement, les grands formats dans lesquels il est très à l’aise, et peindre des personnages avec un rendu qui laisse à penser qu’ils sont « quasi animés » .
Un jour, il aura à sa disposition, un atelier de collaborateurs à qui il enseignera sa façon rapide de peindre, à commencer par ses enfants Marietta et Domenico – Tous ses assistants peindront aussi rapidement que lui. De ce fait, la production des tableaux était quasi industrielle !
Il doit une grande partie de sa réputation à ses sujets religieux, très appréciés dans la Venise de son époque, toujours proposés dans des formats assez impressionnants . Des sujets tirés, la plupart du temps, du Nouveau Testament. On peut dire que Jésus Christ fut son modèle préféré. Ses tableaux religieux ont quelque chose de théâtral, d’original. Ils sont dans l’émotion, puissants dans la forme, forts dans leur clair-obscur.






Célèbre pour ses superbes tableaux religieux c’est vrai, mais également ses portraits. Un genre pour lequel il a été doué et qu’il a abordé très jeune, dès le début de sa carrière. Il n’exigera pas de grosses sommes d’argent pour ses portraits . Il les peignait en n’exigeant que de très petites sommes pour les payer, des sommes qui représentaient à peine le prix des matériaux qu’il utilisait pour sa peinture. Il faut dire qu’il préfèrera nettement la reconnaissance à l’argent qu’il trouvait indigne de son art. Une position et une façon de penser qui faisait enrager ses concurrents.
Ses portraits sont des œuvres très expressives, d’une grande intensité, qui ne nécessitaient, avec lui, que très peu de séances de pose. Il avait, parait-il, une grande facilité à capter très vite l’essentiel de ce qu’il voulait tirer de la personne en face de lui.





Des sujets religieux, des portraits, mais également des nus, un genre abordé lorsqu’il va s’intéresser à la mythologie . Ce sont des nus assez opulents, magnifiques, sensuels, érotiques, que certains trouveront indécents dans la Venise de son époque.



En 1550, il se marie avec Faustina Vescovi, la fille du gardien de la confrérie de la Scuola Grande de San Marco. Il aura de nombreux enfants avec elle, mais également une fille née d’une précédente relation, Marietta qui se tournera vers la peinture et travaillera dans l’atelier de son père avec Domenico un des enfants qu’il a eu avec Faustina.
Tintoret est mort à Venise en 1594 . Il sera inhumé en l’église de la Madonna dell’Orto .Il repose auprès de sa fille Marietta et son fils Domenico. Il y a une inscription en latin sur la dalle qui dit : » Hôte, voyageur, citoyen arrête toi et lis : ici reposent les cendres du Tintoret, l’Apelle de Venise » – On compare Tintoret à l’Apelle qui fut un peintre de la Grèce Antique.







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