» Quand je parle de la couleur, je ne parle pas des couleurs de la nature, mais des couleurs de peinture, les couleurs de notre palette qui sont les mots dont nous formons notre langage de peintre. Je fais de la couleur l’élément créateur de lumière, la couleur à mes yeux n’était que génératrice de lumière.  » Raoul DUFY

« Vous me parlez de ma lutte pour la couleur ; oui, c’est ma vie et, pour être tout à fait satisfait, je voudrais qu’on dise ma lutte pour la lumière qui est l’âme de la couleur. Sans lumière, la couleur est sans vie. Ma recherche a été principalement de trouver un ordre de la couleur, de la couleur matérielle de nos tubes qui leur fait engendrer la lumière.  » Raoul DUFY dans une lettre à André LHOTE (Peintre français)

Raoul DUFY

On continue notre petit voyage des expositions de l’été pour se rendre aujourd’hui à Deauville, au Musée des Franciscaines. Ce bâtiment, qui date de 1876, était autrefois un couvent, celui des Sœurs de la Communauté Notre-Dame de la Pitié. Il le restera jusqu’en 2012. Après quoi, la ville de Deauville en fera l’acquisition pour en faire un lieu culturel. Il fera donc l’objet de rénovations et sera inauguré en 2021.

Il y accueille des expositions temporaires. Cette année, après avoir été admirée à Séoul (2023) et Shangaï ( 2024) , c’est celle (légèrement modifiée) dédiée à un artiste original, singulier, surnommé  » l’enchanteur  »  ou «  le peintre du plaisir  » , un Maître de la couleur au trait gracile , de la lumière , de l’allégresse, qui a eu un regard tout à fait personnel, juvénile, charmant, tendre, heureux, presque naïf  et particulier sur ce qu’il a peint et qu’il a su mettre en valeur dans ses tableaux.  On peut dire qu’il a toujours éprouvé un réel plaisir à peindre et que sa notoriété est amplement justifiée. Je veux parler de Raoul Dufy.

A ses débuts, il a beaucoup admiré le peintre Claude Lorrain et se rendait souvent au Louvre pour admirer ses tableaux. Ce qui le subjuguait chez lui c’était sa lumière et la profondeur qu’il dégageait. Puis, il s’est tourné un peu vers l’impressionnisme, n’hésitant pas à planter son chevalet en extérieur, très souvent sur la plage. Mais, petit à petit, il va s’en écarter et expliquera pourquoi :  » jusqu’alors j’avais fait des plages à la manière des impressionnistes, mais j’en étais arrivé à un point de saturation, comprenant que, dans cette façon de me calquer sur la nature, celle-ci me menait à l’infini, jusque dans les méandres et ses détails les plus menus, les plus fugaces. Moi, je restais en dehors du tableau. Un jour , n’y tenant plus, je sortis avec ma boîte de couleurs et une simple feuille de papier. Arrivé devant un motif quelconque de plage, je m’installais et me mis à regarder mes tubes de couleurs, mes pinceaux. Comment avec cela parvenir à rendre non pas ce que je vois, mais ce qui est, ce qui existe pour ma, ma réalité ? A partir de ce jour là, il me fut impossible de revenir à mes luttes stériles avec les éléments qui s’offraient à ma vue. »

Plus tard dans sa carrière, vers 1905, il s’intéressera à Matisse qu’il découvre lors d’un Salon, et dira :  » J’ai compris toutes les nouvelles raisons de peindre et le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme à la contemplation du miracle de l’imagination introduite dans le dessin et la couleur. Je compris, tout de suite, la nouvelle mécanique picturale. »

Un autre peintre a influencé sa technique c’est Cézanne, La pratique du Maître d’Aix-en-Provence a transformé la sienne, tout au moins durant quelques années. Elle l’amènera à plus de simplification dans les formes.

Ce que l’on peut affirmer c’est que Dufy fut un travailleur acharné au service de la peinture. Il n’a eu cesse de se questionner pour découvrir encore plus de choses à son sujet. C’était quelqu’un de très curieux, cherchant toujours à approfondir la technique que ce soit avec la peinture à l’huile, l’aquarelle, le dessin, la gravure, les illustrations, la décoration sur tissu ou sur céramique. Il a peint avec un plaisir jubilatoire !

Son œuvre picturale féconde, abondante, est primesautière, lumineuse, élégante, pleine de légèreté, de naïveté, pétillante. Sa palette est riche, avec des couleurs éclatantes, des petites touches virevoltantes qui font toutes sa particularité et le charme de ses toiles reconnaissables entre toutes.

Pour autant, il n’a pas été superficiel, mais fut, sans cesse, dans la recherche de l’harmonie, de l’observation, du ressenti, de la nouveauté. Vers la fin de sa vie il s’est tourné beaucoup plus vers le noir, même si il l’utilisait avant. A cette époque là, ce sera plus intense et profond.

 » Les baigneuses  » 1919 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Estacade à Sainte-Adresse 1902 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Il fut décorateur, illustrateur, scénographe, touchera à la gravure sur bois, la lithographie, travaillera pour le théâtre (des costumes pour la pièce Le bœuf sur le toit de Jean Cocteau) , pour la mode avec notamment le couturier Paul Poiret, car il fut, en effet, un grand spécialiste des thèmes floraux sur tissu (mais pas que) et pour la soierie lyonnaise Bianchini-Ferier. Il illustrera aussi Les Madrigaux et l’Almanach de Cocagne pour Mallarmé.

Il a collaboré également avec le céramiste espagnol Llorens Artigas. L’œuvre céramique de Dufy compte à peu près 200 pièces issues, pour un grand nombre, de cette collaboration entre les deux hommes qui s’appréciaient beaucoup

Vase Orphée 1938 – Raoul DUFY

Il a, par ailleurs, peint de nombreuses aquarelles sur les fleurs, et a illustré des livres notamment pour L’herbier de l’écrivaine Colette. Apollinaire fera appel à lui pour illustrer un recueil de poésies sur les animaux (Le Bestiaire) .

L’expo s’intitule Raoul DUFY – La mélodie du bonheur – (jusqu’au 20 septembre 2026 … ) – Pourquoi ce titre me direz-vous : tout simplement pour souligner sa passion de la musique et son côté  » heureux  » .

Une centaine d’œuvres y sont présentées, avec environ 60 tableaux, au travers d’un parcours chronologique, thématique en différents espaces. C’est la première collaboration de ce musée avec le Centre Pompidou de Paris qui a bien voulu  » puiser  » dans son fonds d’œuvres personnelles de ce peintre qu’elle détient, à savoir 1500 tableaux, dessins, gravures, objets, céramiques, tapisseries dont certains ont été placés en dépôt dans différents musées français.

A savoir que ce fonds important lui vient d’un legs fait par l’épouse du peintre, Émilienne, en 1963, mais également de différentes autres acquisitions faites par le Musée lui-même.

Parmi elles, il y a bien sur celles que Dufy a peintes sur Deauville, à savoir les courses, les plages, la mer, la ville , des cavaliers à cheval, des personnages souvent en train de nager, de marcher, de grimper, de plonger etc… , bref tout ce qui représente une certaine idée du plaisir, de la liberté et du bonheur . Mais aussi beaucoup d’autres œuvres diverses , des portraits également et des tableaux de ses différents ateliers car il était très attaché à ses lieux de travail.

« Le dépiquage  » 1947 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Les cavaliers sous les bois  » 1931/32 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » La rue pavoisée  » 1906 ( une rue du Havre un jour de 14 juillet) Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » L’atelier de l’impasse Guelma  » Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » L’atelier de la rue de l’ange à Perpignan  » 1949 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » La dame en rose  » 1908 Raoul DUFY (Musée d’art moderne /Paris)
 » le pêcheur au filet  » 1914 Raout DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

 » Malheur à l’homme qui vit dans un climat éloigné de la mer. Le peintre a besoin d’avoir sans cesse sous ses yeux une certaine qualité de lumière, un scintillement, une palpation aérienne qui baigne ce qu’il voit… » R.D

 » Le paddok à Deauville  » 1930 – Raoul DUFY ( Musée d’art moderne/Paris)
 » Champs de course à Deauville  » 1928
 »Les affiches à Trouville » 1906 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » La jetée à Honfleur  » 1928 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Régates  » 1935 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Raoul Dufy est né au Havre (une ville chère à son cœur) ) en 1877 dans une famille modeste qui comptera onze enfants : Léon, Raoul, Gaston, Jeanne, Suzanne, Madeleine, Jean, Germaine, Jeanne, Henriette et Alice. Une famille profondément attachée à la musique : son père Léon, comptable, était organiste et dirigeait la messe au Havre. De plus, le frère de Raoul, Gaston, était flûtiste (traversière) et deviendra compositeur.

 » Le violon rouge  » 1928 Raout DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

A l’âge de 14 ans, à la suite de problèmes financiers que rencontrent ses parents, il abandonnera ses études afin de trouver un travail et aider la famille. Ce sera chose faite dans une société d’importation de café. Passionné par le dessin et la peinture, il décide de prendre, en parallèle, des cours du soir à l’École des Beaux-Arts de la ville. Premier tableau encourageant sous la direction de Charles Lhuillier ; première expo à 15 ans, puis obtention d’une bourse de sa ville natale pour se rendre à Paris , en 1900, et entrer à l’Ecole supérieure des Beaux-Arts pour perfectionner sa technique.

Au départ, on sent chez lui l’influence de Boudin , puis des impressionnismes avec une préférence pour Monet. Elle s’effacera en 1904, lorsqu’il tombera en admiration devant un tableau de Matisse (Luxe, charme et volupté) dont les couleurs le subjugue . Le fauvisme sera une révélation pour lui. Il l’expérimentera en compagnie d’Albert Marquet.

La fin de sa vie sera terrible car il va endurer de grandes souffrances à cause de sa maladie : polyarthrite aigüe. Tout avait commencé en 1935 par des douleurs dans les doigts, suivies, au fil du temps, par des phrases de déformation, d’engourdissement, et de raideur qui s’étendront à toutes les articulations pour finir par une invalidité.

Entre deux, il fait des cures thermales, s’essaie à de nouiveaux traitements expérimentaux à base de cortisone proposés par des médecins américains. Pour ce faire, il ira même jusqu’aux Etats-Unis, supportera difficilement tous ces traitements, aura de graves effets secondaires. Mais au bout du tunnel un mieux qui lui permettra de quitter son fauteuil roulant pour marcher avec des béquilles et ne plus avoir besoin de quelqu’un pour appuyer sur ses tubes de peinture. Ce qui lui donne l’envie de se remettre à peindre et dessiner.

Sa maladie a quelque peu bouleverser sa façon de peindre, de dessiner et même sa technique. Mais, c’est aussi une période de sa vie où son art sera en pleine maturité : beaucoup plus de transparence, de lumière, de sophistication, beaucoup de variations diverses. La couleur est plus omniprésente qu’autrefois et la musique accompagne toujours plus sa peinture.

« ma peinture va bien. Est-ce la cortisone ou les hormones, mais je peins, en ce moment, des sujets que j’ai étudiés quand j’étais jeune et qui ne m’avaient plus satisfait depuis longtemps. Sur des choses construites à la manière de Cézanne j’ai ajouté des couleurs pures de mon cru, que je cherchais en vain depuis plus de 30 ans ! Est-ce une renaissance ou un chant du cygne, du fauvisme ou dans l’excitation du travail réussi, une erreur de mes sens abusés ? R.D. lors d’un séjour en Arizona pour l’un de ses traitements.

Il décède en 1953 à Forcalquier ( où il s’était installé en 1952 ) d’une crise cardiaque, suite à une congestion pulmonaire grave. L’année précédente, il avait obtenu le Grand Prix de la peinture à la Biennale de Venise

Il fut provisoirement inhumé dans cette ville avant d’être placé au cimetière de Cimiez à Nice en 1956 où la famille de son épouse avait une concession. Emilienne, épousée en 1911, était native de Nice. Cette dernière le rejoindra en 1962.

 » Mes yeux sont faits pour e­ffacer ce qui est laid. » Raoul DUFY

 » Cargo noir et drapeau « 

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