Giovanni SEGANTINI 1858/1899. – Son credo :  » l’art c’est l’amour enveloppé de beauté  »

 » Segantini était le révélateur de la montagne car personne comme lui n’a jamais eu le sens de la montagne, personne n’a su représenter ce que la montagne exprime avec son auguste immobilité, personne comme lui n’a senti le silence qui l’entoure, n’a connu le silence qui l’entoure, n’a su ce que la montagne exprime avec son auguste immobilité. » Angelo CONTI (Auteur italien / Extrait de son traité d’esthétique Beata Riva)

Giovanni Segantini , né Segatini, surnommé Segant par de nombreuses personnes, transformera son nom en Segantini en 1879. Il n’est pas uniquement  » le peintre des Alpes Suisses  » comme la critique l’a souvent surnommé à son époque. Jamais musée n’avait eu l’idée de le mettre à l’honneur, seul, dans une exposition. D’où le fait qu’il est très peu connu dans notre pays.

Le Musée d’Orsay avait évoqué son nom en 2021, lors de son exposition Modernités suisses. Cette année le Musée Marmottan Monet a vivement souhaité lui rendre l’hommage qu’il mérite au travers d’une soixantaine d’œuvres (peintures, dessins, pastels)

« Figure majeure de la peinture et du symbolisme européen à la fin des années 1890 – Segantini déploie un sens de la synthèse et de la simplification : ses sujets paysans dans des paysages de montagne offrent une méditation sur la place de l’homme dans la nature et le cycle de la vie. » Texte de l’artiste dans la salle où il apparaissait lors de l’expo du Musée d’Orsay

« Midi dans les Alpes  » 1892 Giovanni SEGANTINI (Ohara Museum of Art / Ohara Art Foundation/ Kurashiki)
 » Midi dans les Alpes  » 1891 Giovanni SEGANTINI (Saint-Moritz Fondation Giovanni Segantini )
 » Sur le balcon  » 1892 Giovanni SEGANTINI (Bündner Kunstmuseum Chur/Coire)
 » A la bergerie » 1892 Giovanni SEGANTINI (Galerie Maspes)

C’est un homme épris de liberté, un autodidacte qui a eu une enfance extrêmement difficile, très pauvre dans les rues de Milan, un marginal sans papiers, un vagabond, qui apprendra à lire et écrire avec son épouse à l’âge de 19 ans. Il deviendra un merveilleux peintre, avec un grand sens de la lumière. Au départ une peinture que l’on pourrait qualifier de naturaliste, assez proche de celle de Millet par exemple.Il a su merveilleusement utiliser le clair-obscur, fut doté d’une technique remarquable. Il émane de ses tableaux une douce poésie.

Les sujets principaux de sa peinture sont bien sur la montagne, mais également la campagne, le monde rural avec les étables, le bétail, les paysans travaillant (souvent des femmes) – A un moment donné de sa vie il a, petit à petit, abandonné le mélange des couleurs pour se lancer dans la technique divisionniste, mais en le faisant de façon très personnelle à savoir qu’au lieu de superposer les couleurs et les fondre entre elle, il les mettra côte à côte, un peu à l’image de ce que l’on peut voir lorsque l’on regarde un tableau de Pissarro .

Le tableau de son passage au divisionnisme fut l’Ave Maria de la traversée. Un tableau très lumineux, l’expression du sentiment profond qu’il ressent pour la nature. C’est quasi religieux et mystique. L’œuvre remportera une médaille d’or à la l’Exposition universelle .

« Ave Maria de la traversée » 1886/88 Giovanni SEGANTINI (Musée Segantini /Saint-Moritz)

Un autre de ses sujets fut la maternité, très idéalisée, voire sacralisée, chez lui.

 » Le fruit de l’amour  » 1889 – Giovanni SEGANTINI (Museum der Bildenden Künste/Leipzig)
 » L’ange de la vie  » 1894/96 Giovanni SEGANTINI (Musée Segantini/ Saint-Moritz)

C’est le peintre et galériste Vittore Grubicy de Dragon qui lui ferra découvrir le pointillisme de Seurat, les recherches divisionnistes de Van Gogh, et le symbolisme, et qui, avec son frère Alberto, s’occupera, un jour, de sa carrière internationale. Car oui, après bien des années sans le sou, croulant sous les dettes, il va avoir énormément de succès, ses tableaux plairont beaucoup.

Ses tableaux se vendront très chers, ce qui lui permettra d’avoir une vie agréable et confortable . Il en voulait toujours plus d’ailleurs parce qu’il souhaitait que sa famille ne manque de rien et qu’elle puisse avoir tout ce que lui n’avait pas eu enfant.

L’expo s’intitule : Giovanni SEGANTINI – Je veux revoir mes montagnes – Jusqu’au 16 août 2026 (En collaboration avec Diana SEGANTINI arrière-petite fille du peintre et co-commissaire de l’expo, et sous le patronage des ambassades de France, Suisse, et Italie )

« Je veux revoir mes montagnes  » seraient les derniers mots qu’il a prononcés. Il est vrai qu’il a énormément aimé non seulement se retrouver face à lui-même dans ce type d’environnement montagneux, où il se sentait mieux que nulle part ailleurs, un peu comme l’a fait Monet avec Giverny. ll a fait des montagnes son sujet pictural favori. La montagne en tant que paysage, mais également pour lui comme symbole avec une dimension mythique et spirituelle.

Et c’est auprès d’elles qu’ en 1899, il va mourir d’une crise de péritonite aigüe, dans un refuge du Massif du Schafberg, où il se trouvait, pour peindre sur le motif, avec son épouse et l’un de ses fils. Il sera enterré au cimetière de Maloja où Luigia viendra le rejoindre bien des années après en 1938. Sur sa tombe est inscrite l’épitaphe suivante :  » Arte e amore vincono il tempo  » (L’art et l’amour triomphent du temps) …

Quand il est décédé, pinceaux à la main, il travaillait à un triptyque qui est conservé, de nos jours, au Musée Segantini de Saint Moritz. Trop fragile, il n’a pu faire le voyage pour l’exposition.

Vue du triptyque qui se trouve au Musée SEGANTINI

Pour lui, grand amoureux de la nature, peindre un paysage ne fut pas uniquement le restituer sur la toile, mais comme il l’expliquait :  » je travaille passionnément pour arracher le secret de l’esprit de la nature «  . Ce fut donc une démarche très profonde. Un jour il décidera de quitter la plaine pour la montagne parce qu’il avait envie de s’isoler, de s’élever, de vivre en osmose avec le ciel et la terre.

 » Vache brune à l’abreuvoir  » 1892 Giovanni SEGANTINI (Musée Segantini / Saint-Moritz)
 » Pâturages de printemps  » 1896 – Giovanni SEGANTINI (Pinacotheca di Brera/Milan)

Comme je l’ai dit, il travaille directement en extérieur, sur le motif. Parmi ses différentes particularités, il y en a une assez caractéristique c’est l’ajout d’or en feuilles ou en poudre, dans ses couleurs. Bien que l’on n’ait aucune confirmation du fait, on pense qu’il a appris cela durant les cours qu’il a reçus à l’Académie des Beaux-Arts de Brera (Milan) où il resté deux ans (de 18 ans à 20 ans) – C’est une technique utilisée, en effet, au temps de la Renaissance italienne.

Segantini , grande figure du symbolisme et du divisionnisme, peintre visionnaire , fut un apatride à savoir que de son vivant on lui attribuait différentes nationalités : italien, suisse, autrichien. Il est né en 1856 à Arco qui se trouve en Lombardie (Italie du Nord) sur l’extrémité du Lac de Garde. Longtemps ( jusqu’en 1918) cette ville faisait partie de l’empire d’Autriche, puis de l’Autriche-Hongrie. Elle deviendra italienne après la première guerre mondiale.

Sa maman meurt lorsqu’il avait 7 ans. Son père Agostino, alcoolique, ne se sent absolument pas capable de le garder . Il le confie donc à une de ses filles née d’un précédent mariage, Irene, et meurt peu de temps après. Cette demi-sœur est complètement indifférente au sort de l’enfant, et ne s’en occupera pas plus. Elle ne fera aucune démarche pour qu’il puisse avoir la nationalité italienne, ni même autrichienne, aucun suivi scolaire, pas de papiers officiels pour l’obtention d’un passeport etc… Il grandira triste et seul dans un grenier.

Il est livré à lui-même, fugue, se fait même arrêté et sera placé dans une maison de correction. C’est là qu’il apprend le dessin. Il n’a alors qu’un désir : devenir peintre. Il sera engagé, au départ, par un peintre de décoration. A 15 ans il sera apprenti chez un photographe avant d’être admis, en 1874 à l’Académie de Brera à Milan.

Il ne fera le nécessaire, administrativement parlant, pour pouvoir obtenir soit la nationalité suisse ou italienne, qu’une fois adulte . Au fond de lui il se sentait très proche de l’Italie. Par contre les artistes de la Sécession viennoise le verront toujours comme un Autrichien. Du coup, il n’a jamais voulu qu’on le fasse  » entrer  » dans une case plutôt qu’une autre, parce qu’il était un homme tout à fait ouvert à toutes les nationalités et les religions. Sa famille a donc décidé (et défendu) qu’il appartenait à tous.

Cette situation sera bien difficile pour lui plus tard notamment parce qu’il n’a jamais pu se rendre dans les expositions où étaient présentées ses tableaux par exemple, ou n’avoir jamais pu se marier avec sa compagne Luigia Bugati, dite Bice, rencontrée en 1879. Ils vivront ensemble, en union libre, et auront quatre enfants (Gottardo, Alberto, Mario, Bianca) , sans rien officialiser, ce qui fut scandaleux à l’époque surtout.

Ils vont quitter Milan en 1880 pour s’établir à la campagne dans la plaine de la Brianza (région italienne entre Milan et Côme) où il va peindre beaucoup de scènes rurales. Nouveau départ en 1886 pour le village de Savognin qui se trouve dans le canton suisse des Grisons . Ils vont y rester 8 ans. Il cherchait le silence, l’isolement, et pouvoir établir une relation profonde et intense avec le ciel et la terre, au travers de la montagne. Les paysages qu’il découvre là-bas seront une révélation pour lui. La lumière des montagnes le fascine. C’est là qu’il se met au divisionnisme. Après quoi en 1894, ils s’installeront à Maloja, en Engadine.

 » Les deux mères  » Giovanni SEGANTINI & Giovanni GIACOMETTI – 1899 / 1900 ( (Bündner Kunstmuseum Chur/Coire)
« Après l’orage  » (ou Après la tempête) 1883/85 Giovanni SEGANTINI (Collection particulière)
 » Pâturages alpins  » 1893/94 Giovanni SEGANTINI (Kunsthaus Zürich/ Zürich)
 » Paysage sur la Maloja  » 1895 Giovanni SEGANTINI (Galleria d’Arte moderna / Milan)

Comme je l’ai indiqué plus haut, Kandinsky a beaucoup aimé la peinture de Segantini. Dans l’essai qu’il a écrit (Du spirituel dans l’art) en 1911, il a indiqué que pour lui ce peintre était le plus matériel et le plus abstrait des peintres avec sa technique divisionniste poussée au paroxysme. Le travail pictural de Segantini inspirera aussi les artistes plasticiens allemands Joseph Beuys et Anselm Kiefer.

Après la mort de Segantini et compte tenu du fait qu’il était devenu citoyen honoraire de Samedan, une commune suisse dans le Canton des Grisons (région de Maloja) , sa compagne et les enfants obtiendront la nationalité suisse.

Le Musée Segantini dans la Haute Engadine, non loin de Saint-Moritz. Un bâtiment très original avec un dôme dont l’architecte fut Nicolaus Harmann. Il sera inauguré en 1908 et ouvert au public un an plus tard.

Musée Segantini à Saint-Moritz (Suisse) – Entièrement consacré aux œuvres du peintre
Statue de Giovanni SEGANTINI à Arco (Italie) dans le jardin public. L’œuvre a été réalisée par Leonardo BISTOLFI en 1909

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