
» La peinture c’est comme de la merde : ça se sent, ça ne s’explique pas. – » J’ai cherché à exprimer le vrai, non l’idéal. Peut-être que c’était une erreur. En ce qui me concerne, je ne sais pas épargner les défauts. En fait, cela m’amuse de les découvrir en caricatures amusantes, de les faire ressortir, de les mettre en évidence. » Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Peintre français)
» Personne ne reverra plus le prodige qu’aura fait éclater, sur les murs de Paris, à la fin du siècle dernier, l’apparition des affiches de Lautrec. Chaque affiche nouvelle fut un nouveau coup de poing, le coup de poing qu’il fallait qu’elle fut. » Thadée NATANSON (Avocat, collectionneur, critique d’art, journaliste, homme d’affaires français)





Si vos vacances estivales passent par le sud, et plus précisément à Aix-en-Provence, je vous conseille vivement la très belle expo du Musée Caumont-Centre d’Art, intitulée : TOULOUSE-LAUTREC / Créateur d’icônes (jusqu’au 4 octobre 2026) – Comme son nom l’indique elle est consacrée à un peintre qui reste une figure emblématique de l’avant-garde parisienne de la fin du XIXe siècle et du postimpressionnisme : Henri de Toulouse-Lautrec, surnommé le Petit bas-de-cul ou génial nabot en raison de sa petite taille.
Petit avec son 1m52, mais grand par le talent ! Un incroyable artiste, moderne, anticonformiste, rebelle, excellent portraitiste, caricaturiste, qui a cherché à capter la réalité en essayant de bien saisir le côté psychologique de celles et ceux qu’il observait. Sans oublier qu’il fut, également, illustrateur dans des revues, remarquable lithographe, dessinateur génial, voire même graphiste avant l’heure, ainsi qu’un audacieux affichiste précurseur de l’affiche publicitaire.
L’affiche était, à l’époque, un moyen de bien gagner sa vie. De plus, depuis la loi de juillet 1881 qui permettait la liberté d’affichage, elles étaient exposées dans la rue, touchaient donc un public très large et permettaient de bien se faire connaitre. Peu d’artistes s’intéressaient alors à ce nouveau médium publicitaire. Lautrec sera l’un des premiers à le faire, de façon très novatrice, inventive, avec une grande liberté d’expression, et on peut dire qu’il a parfaitement réussi car il a élevé l’affiche au rang d’œuvre d’art.
Tout a commencé pour lui avec le grande intérêt enthousiaste qu’il a porté à l’affiche de Pierre Bonnard Franche Campagne. Il va se rapprocher de lui, et Bonnard lui apprendra à apprécier ce travail qui trouvait son inspiration dans les estampes japonaises.
Henri de Toulouse-Lautrec fut l’inventeur d’une technique assez originale à savoir gratter une brosse à dent, imprégnée d’encre ou peinture, avec un couteau, ce qui faisait comme une sorte de spray. Par ailleurs, travaillait avec une technique d’impression sur pierre qui permettait d’avoir des tirages en série. Contrairement à d’autres qui galéraient un peu dans le domaine de l’affiche, lui travaillera de façon assez confortable. Il prenait le temps de choisir les commandes, répondant très souvent à celles faites par ses amis. Alors certes on le recherchait, mais il a aussi essuyé des refus et des interdictions d’affichage .


L’expo du Centre Caumont se tourne justement vers ces affiches célèbres de Toulouse-Lautrec, lesquelles ont été, pour lui, des terrains d’expérimentations et d’innovations. Un grand nombre d’œuvres y sont présentées. On y retrouve des personnalités célèbres de la Belle Époque, issues des cabarets, du monde du théâtre, : La Goulue, Aristide Briant, Jane Avril, Yvette Guilbert,Cha-U-Kao, La Goulue etc… Des personnalités qu’il a mis en scène tout en les associant à des symboles, ce qui a eu pour effet de contribuer à leur renommée et en ont fait des icônes.
Certaines de ces affiches emblématiques furent destinées aussi à l’édition pour des romans, des sortes de feuilletons qui paraissaient dans des revues, magazines ou autres journaux, et également pour des salons, expositions, publicités françaises ou étrangères (papeterie londonienne, fabricant d’encre américain, firme de vélos anglais, ou photographes)


La première affiche-lithographique du Moulin Rouge fut une commande du directeur de ce cabaret en 1891. Elle va avoir beaucoup de succès, lequel incitera le peintre à continuer comme affichiste et lithographe. Sa production assez importante qui se fera entre 1891 et 1900, à savoir 31 affiches et 325 lithographies, lui permettra de se faire un nom. La dernière sera pour le Théâtre Antoine, entre 1899/1900 : elle représentait l’actrice Marthe Mellot et s’intitulait La Gitane.



Pour lui une affiche est conçue un peu un message de communication, quelque chose de rapide et efficace avec de belles couleurs. Il est tout aussi attentif à l’image qu’à ce qui est écrit dessus, comment le tout est disposé. Il sait parfaitement que le succès d’une affiche c’est ce qu’elle créé aux yeux du public dans l’instant immédiat. Le siennes sont très inventives, audacieuses, modernes et pleines de fraîcheur.
Elles ont toujours fait l’objet de dessins préparatoires. Dès le départ, il tenait à capturer les traits réalistes du modèle. Il n’a pas utilisé énormément de couleurs. On retrouve souvent le rouge, le noir, le jaune en tons principaux. L’essentiel étant que la composition finale soit marquante et attire dès le premier regard, que ce soit le personnage principal mais également les lettres qui composent les noms. Son travail dans ce domaine ou celui de la lithographie, voire même de la peinture, montre combien il fut talentueux, expressif, virtuose dans son trait, révolutionnaire dans l’illustration.


Le mouvement a été au centre de son œuvre. Il l’a abordé avec une certaine fascination avec des danseuses, des patineurs, des chevaux (une passion de jeunesse) , des cyclistes, des gens du cirque etc… Bien qu’il ne pratiquait aucun sport, il en était un grand amateur. En conséquence, le mouvement virtuose, rapide, l’a vivement intéressé et il a su en saisir les traits de façon essentielle, même en les accentuant.
Comme beaucoup de peintres de son époque, il a beaucoup aimé la photographie. Il a, du reste, souvent utilisé ce moyen pour les portraits ou les mouvements. La photographie, en effet, permettait de saisir l’instant, ce qui était bien utile dans son travail de peintre. Elle sera très proche de son travail pictural. Il ne possédait pas, personnellement, d’appareil, ne passait pas derrière l’objectif, mais s’adressait à des photographes de métier pour prendre les clichés qui l’intéressaient.
Il a aimé posé lui-même, pas toujours de façon sérieuse d’ailleurs, mais plutôt excentrique, clownesque, affublé de plumes et de fanfreluches, de costumes de carnaval, ou dans des situations étranges. Probablement que cette façon de faire, devait l’aider dans son infirmité, voire même lui permettre de se surpasser face à elle.

J’ai fait référence à son infirmité. Elle n’a jamais vraiment été un frein au fait d’être à l’aise quel que soit l’endroit où il a pu se rendre. Au-delà du fait qu’il ait souffert physiquement et mentalement de son handicap, tous les témoignages que l’on peut lire sur lui, se rejoignent pour dire qu’il est resté, malgré tout, une personne très gaie, généreuse, curieuse en bien des domaines, gentille, infiniment drôle avec un humour plutôt noir , croustillant. Cette infirmité n’a jamais représenté une quelconque honte pour lui. Quant à la peinture, elle aura été, sans nul doute possible, bénéfique en ce sens qu’elle a largement compensé son problème et l’a aidé à s’affirmer par rapport à cette « différence ».
L’expo revient sur sa vie frénétique. C’est vrai que Montmartre à cette époque était un endroit où l’on pouvait oublier, s’encanailler. Son côté aristocrate bohème fera qu’il était à l’aise quel que soit le milieu où il se trouvait. Montmartre était un village de refoulés, non loin de la capitale, où il a pu, sans nul doute, s’épanouir sans être jugé, et développer un talent pictural entouré de sujets qui ne manquaient pas. Car il n’y avait pas que le bon côté des choses, il y avait aussi un monde qui souffrait, des milieux sociaux défavorisés, vivant la misère, des enfants obligés de travailler , des femmes qui se prostituaient.


Henri s’est laissé emporté par le tourbillon de cette période appelée la Belle Époque. Sortant d’une période de crises, de désastres, de profondes fractures, de pessimisme ambiant, il était important de croire à un renouveau possible ! Paris, ville de lumière, était au centre de tout. L’exposition universelle de 1900 accueillera un nombre impressionnant de visiteurs, elle va embraser le monde. On s’y amusera énormément, notamment dans les cabarets, les bals populaires, les cafés, les guinguettes, au théâtre. L’art, en général, quant à lui, rayonnera tout comme la culture.
Toulouse-Lautrec est né à Albi dans une famille de nobles assez aisés, descendants des Comtes de Toulouse. Comme il était de coutume dans les milieux de l’époque : les mariages se faisaient souvent entre cousins. C’est ainsi que sa maman Adèle Tapié de Céleyran épousera son cousin au premier degré, Adolphe Comte de Toulouse-Lautrec. Malheureusement, ces unions consanguines entraînaient parfois des problèmes sur les enfants à naître. C’est ce qui se produira avec le petit Henri. On pense qu’il était atteint de pycnodysostose, maladie qui découlait de la consanguinité.
Da santé fragile, il sera très entouré, choyé et couvé par sa sainte femme de mère (comme il aimait à le souligner), d’autant qu’elle va avoir la douleur de perdre un autre enfant après lui. Jusqu’à la fin de sa vie, elle l’appellera mon petit bijou. Sa croissance de ne développe pas comme elle le devait, il souffrait beaucoup de ses jambes. De nombreux soins lui seront prodigués, mais rien n’y fera. Son état va empirer lorsqu’il tombera, à un an d’intervalle, et se fracturera la jambe droite, puis la gauche. La croissance va cesser et c’est ainsi qu’il se retrouvera infirme à l’âge adulte. Le repos forcé va le faire se tourner vers le dessin de façon passionnelle, obsessionnelle.
Si sa mère a été omniprésente, il n’en fut pas de même pour son père, dépité par l’état de son enfant, voire même dégoûté. Il s’en désintéressera totalement. C’est quelqu’un qui, épris de liberté, décidera, à un certain moment de sa vie, de partir et ne plus voir sa famille qu’une ou deux fois par an. Le couple finira donc pas divorcer et la garde d’Henri sera confiée à Adèle.
C’est un ami de ses parents, René Princeteau, peintre animalier, lui-même sourd et muet, donc capable de comprendre la souffrance intérieure du jeune adolescent, qui l’aidera, le soutiendra et convaincra sa famille de le laisse se tourner vers une carrière artistique. C’est sur ses conseils, qu’il finira sa formation dans l’atelier de Léon Bonnat et Fernand Cormon à Paris.
Issu d’une famille aisée, Henri vivra sa passion sans se soucier d’éventuels problèmes financier. Il aurait pu prétendre vivre dans les beaux quartiers de Paris, avoir son propre appartement avec atelier etc… Que nenni, il va préférer en louer un à Montmartre et vivre dans le milieu artistique bouillonnant de Paris à cette époque, fréquentant également les bars, les cabarets, les maisons closes et les marginaux qui gravitaient autour. Pour lui, c’était là que tout se passait. Pas besoin d’aller à la campagne, en extérieur, étudier la nature. Il préférait le monde de nuit et la lumière artificielle.
Il ne s’est jamais marié mais il a eu de nombreuses maîtresses, rencontrées souvent dans la rue, mais aussi des femmes connues, celles des spectacles ou des bordels où il se rendait souvent : Carmen Gaudin dite la Rousse, Yvette Guilbert, Jane Avril, Louise Weber dite La Goulue, Suzanne Valadon qui fut un temps sa maîtresse, etc ..
Si pour beaucoup de personnes, les maisons closes apparaissaient comme des lieux de vice et de débauche, et méprisaient les femmes qui s’y trouvaient, Toulouse-Lautrec, lui, n’a jamais posé sur elles un regard réprobateur ou un jugement quelconque. Il a même beaucoup aimé leur compagnie qu’il trouvait agréable et vivant comme il disait ! Quant à ces endroits, il en a fortement apprécié l’atmosphère. J’entend toujours le mot bordel. Et alors ? Il n’y a pas d’endroit où je me sente plus chez moi … Il n’a pas eu de voyeurisme mal placé en peignant les prostituées, les cocottes, les filles de joie ou autres courtisanes. Il fut plutôt un observateur assez respectueux.
La vie nocturne, les excès en tous genres, furent une échappatoire à son infirmité. Au programme : s’étourdir, fréquenter les endroits à la mode, boire… beaucoup boire ! Il a eu une réelle passion pour l’alcool je boirai du lait lorsque les vaches brouteront du raisin disait-il, de l’absinthe (sa boisson favorite) , du vin, du vermouth, du gin, du cognac et si besoin un mélange de tout cela. La légende raconte que dans le pommeau de sa canne, l y avait un petit verre d’alcool.
Son alcoolisme ne perturbait pas son travail. Au contraire, cela le rendait plus productif. Il avait du succès, ses toiles plaisaient, il exposait (et pas uniquement en France, mais en Belgique et en Angleterre aussi.) Malheureusement, au fil du temps, son caractère va changer. Il s’emportera dans des colères incroyables alors qu’il était connu pour être quelqu’un d’une grande sociabilité.
Atteint de syphilis, en proie à des crises de délire dues au fait qu’il buvait énormément, il pense qu’il est constamment persécuté. Devant le nombre croissant de ses crises, il sera interné à Neuilly en 1899 pour un sevrage. Il en ressortira soigné mais complètement épuisé. Malheureusement, il sera victime d’une hémorragie cérébrale, puis d’une crise d’apoplexie qui entrainera une hémiplégie. Son corps ne suivra plus. Il repartira dans la maison de sa mère, le domaine de Malronné en Gironde, où il décèdera en 1901 à l’âge de 36 ans.
Il est enterré au cimetière du Verdelais. Un nom bien curieux pour cet amoureux d’alcool….






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