» J’aime les narrations où l’on ne dit que ce qui est nécessaire, ou l’on ne s’écarte point ni à droite ni à gauche, où l’on ne reprend point les choses de si loin … Enfin, je crois que c’est ici, sans vanité , le modèle des narrations agréables  » Mme de SÉVIGNÉ en 1671

«  Elle semble comme la vie, inépuisable  » Virginia WOOLF à propos de Mme de Sévigné

 » J’ouvris le volume que ma grand-mère m’avait tendu et je puis fixer mon attention sur les pages que je choisis ça et là. Tout en lisant, je sentais grandir mon admiration pour Mme de Sévigné. Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement formelles qui tiennent à l’époque , à la vie de Salon, et qui font que certaines personnes croient qu’elles ont fait  » leur Sévigné  » quand elles ont dit :  » mandez-moi ma bonne  » ou « ce comte me parut avoir bien de l’esprit  » ou  » Faner est la plus belle chose au monde …  » Marcel PROUST

 » Mme de Sévigné , la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que  » Racine n’ira pas loin « . Elle en jugeait comme du café dont elle dit  » qu’on se désabusera bientôt « . Ses Lettres, remplies d’anecdotes, écrites avec liberté dans un style qui peint et anime tout, sont la meilleure critique des lettres étudiées où l’on cherche l’esprit. C’est juste dommage qu’elle manque absolument de goût et ne sache rendre justice à Racine « . VOLTAIRE (Dans son ouvrage Le Siècle de Louis XIV/1751

« Il n’y a qu’elle au monde qui parle aussi bien qu’elle écrit  » Simon ARNAULD marquis de Pomponne, parlant de la Mme de Sévigné

 » Portrait de Madame de Sévigné  » Claude LEFEBVRE (Musée Carnavalet /Paris)
Bureau de Mme de Sévigné ( Musée Carnavalet / Paris)

Pour célébrer le 400e anniversaire de la naissance de cette grande épistolière, le Musée Carnavalet a eu l’excellente idée d’une exposition la concernant. Elle s’intitule Madame de SÉVIGNÉ – Lettres parisiennes – Jusqu’au 23.8.2026 et réunit près de 200 pièces (tableaux, dessins, lettres, objets, mobilier etc… ) – Avec la collaboration d’un comité scientifique, des spécialistes et des historiens.

Elle a été une Femme de Lettres à la plume très touchante, pleine d’esprit, s’exprimant dans ses lettres  » comme elle parle, c’est-à-dire le plus agréablement et le plus galamment qu’il est possible » disait Melle De SCUDERY en 1666, c’est-à-dire s’exprimant par écrit comme si elle conversait librement, face à face, avec la personne à qui elle s’adressait . Elle a beaucoup aimé s’entourer d’intellectuels, de philosophes, et fut très souvent invitée parce que sa compagnie était agréable et qu’elle avait un excellent sens de la répartie. Elle recevait également beaucoup.

Marie de Rabutin-Chantal dite Madame de Sévigné a vu le jour en février 1626 . Elle s’est retrouvée orpheline à l’âge de 7 ans : son père Celse fut tué au combat un an après sa naissance. Sa mère, Marie de Coulanges le suivra en 1633.

Elle sera alors confiée aux bons soins du frère de sa maman, Philippe II de Coulanges et son épouse Marie Lefèvre d’Ormesson. Ces deux personnes vont non seulement veiller sur elle, l’aimer, mais également lui prodiguer toute l’instruction dont elle avait besoin avec l’aide d’une gouvernante, Anne Gohory et de sa grand-mère maternelle Marie de Bèze.

Contrairement à beaucoup de jeunes filles de son époque, à savoir le XVIIe siècle, Mme de Sévigné a eu beaucoup de chance dans sa jeunesse car sa famille a fait en sorte qu’elle reçoive une éducation assez vaste : cours de lecture, d’écriture, de danse, de musique et de chant, mais également pratique d’une langue étrangère (pour elle ce sera italien), usage de la conversation, connaitre parfaitement «  l’étiquette  » (règles de la Cour) . La danse était, je dirai, quasiment obligatoire car on aimait danser dans les fêtes proposées par le roi, mais c’était aussi une façon pour le maître de danse d’apporter une certaine grâce aux mouvements d’une jeune fille.

Elle vivra avec sa famille dans l’Hôtel de Coulanges qui se trouvait Place des Vosges (autrefois Place Royale) et a passé son enfance entourée de poètes, de grammairiens, d’ académiciens . Cela continuera plus tard lorsqu’elle sera adulte car elle participera aux cercles lettrés et intellectuels les plus recherchés et élégants de la capitale, notamment celui de la marquise de Rambouillet ou de Melle de Scudéry.

La place royale vers 1660 – Passage du carrosse royal – Peintre anonyme (Musée Carnavalet/Paris) – Cette place se trouvait tout à côté de l’Hôtel de Coulanges où elle a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans.
 » Une lecture chez Madame de Sévigné  » 1833 Joseph Nicolas Robert FLEURY

Lire, de nos jours, les lettres de la marquise, avec son style naturel à la française, est vraiment très intéressant. Elle est spirituelle, piquante, amusante, gracieuse, sensible. Il est indéniable qu’elle prenait plaisir à raconter. C’est très enrichissant également parce qu’elle évoque les évènements de la vie parisienne de son temps, les codes de la noblesse, la vie à la Cour du roi Soleil Louis XIV, au Louvre, au château de Saint-Germain, à Versailles, les favorites, les complots, les scandales, les ragots, les procès, les intrigues politiques et amoureuses qui se nouaient, mais aussi les conversations dans les Salons. Elle évoque aussi ses propres ressentis, ses pensées, et fait de nombreuses descriptions et observations sur la mode etc…

Elle n’a jamais reçu de charge officielle de la part du roi, mais se rendait très souvent à la Cour, notamment pour participer aux festivités qui étaient proposées.

Elle a commencé à écrire parce qu’elle s’ennuyait et le premier avec qui elle le fera c’est son cousin Roger de Rabutin, vaillant militaire dans les armées du roi Louis XIV, écrivain épistolaire lui aussi, satirique, membre de l’Académie française (fauteuil N°20) et philosophe. Ils entretiendront une brillante correspondance ayant tous deux beaucoup d’esprit. Ils inventeront le rabutinage, un terme qui vient du nom de leur famille : Rabutin et qui traduisait un art du bien parler au sein d’une même famille.

« il n’y a point de femme qui ait plus d’esprit qu’elle et fort peu qui en aient autant. Sa manière est divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualité son caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyais, je trouvais ce jugement-là ridicule et je sauvais son burlesque sous le nom de gaité. ….  » Roger RABUTIN

Ils s’entendaient comme chien et chat, dotés, tous deux, d’une forte personnalité, d’un grand talent d’écriture, et d’un esprit de compétition aiguisé. Chacun voulait mieux faire que l’autre dans l’art d’écrire, dans la tournure des phrases. Chacun se voulait le plus piquant, le plus drôle pour conter ce qui se passait à la Cour. Un jour elle refusera de lui prêter de l’argent et ils ne se parleront plus durant de très longues années avant de renouer à nouveau. Elle lui pardonnera le mal qu’il avait pu dire d’elle lorsqu’ils ne se parlaient plus, et lorsqu’il vivra en reclus dans sa maison en Bourgogne, elle ira souvent lui rendre visite et ils s’écriront beaucoup.

« Je vous aimerai toute ma vie ma chère cousine et nos petites brouilleries même n’ont pas été une marque que vous me fussiez indifférente…. Que ferai-je au monde sans vous ma pauvre chère cousine ? Avec qui pourrais-je rire ? Avec qui pourrais-je avoir de l’esprit? En qui aurais-je une entière confiance d’être aimé ? Extrait d’une lettre de Roger de Rabutin à Mme de Sévigné

Portrait de Roger de Rabutin, comte de Bussy-Rabutin – Claude LEFEBVRE (Château de Bussy-Rabutin)

Même si elle était assez douée pour le faire, elle n’a jamais écrit de romans comme, à son époque, Madame La Fayette, Madame de la Rochefoucauld, Melle de Scudéry, ni avoir cherché une quelconque gloire ou réputation par ce biais là.

Lettre de Madame de Sévigné à sa fille en février 1671 (Musée Carnavalet/Paris)
 » Françoise de Sévigné (Fille de la marquise) comtesse de Grignan – 1669 env. Pierre MIGNARD (Musée Carnavalet/Paris)

Elle a beaucoup écrit, surtout à sa fille chérie Françoise de Grignan avec laquelle elle partageait une relation très fusionnelle. Lorsqu’on lit les correspondances adressées à sa fille, on comprend très vite le lien très fort qu’elle éprouvait pour elle.

 » Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre. Je ne l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau cherché, ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloigne de moi. Je m’en allait donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur de l’âme, et en effet, quelle rude séparation ! Je demandais la liberté d’être seule… J’allais ensuite chez Madame de Lafayette qui redoubla mes douleurs pour la part qu’elle y prit… Je revins enfin à huit heures, mais en entrant ici, bon Dieu ! Comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j’entrais toujours, hélas ! j’en trouvais les portes ouvertes, mais je vis tout démeublé, tout dérangé … Le soir, je reçus votre lettre qui me remit dans les premiers transports …  » Extrait lettre à sa fille en 1671

« Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements. Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée, pourvoit à nos repas qu’il nous fait livrer.
Cela m’attriste, je me réjouissais d’aller assister aux prochaines représentations d’une comédie de Monsieur Corneille « Le Menteur », dont on dit le plus grand bien. Nous nous ennuyons un peu et je ne peux plus
vous narrer les dernières intrigues à la Cour, ni les dernières tenues à la mode. Heureusement, je vois discrètement ma chère amie, Marie-Madeleine de Lafayette, nous nous régalons avec les Fables de Monsieur de La Fontaine, dont celle, très à propos, « Les animaux malades de la peste » ! « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » ».
Je vous envoie deux drôles de masques ; c’est la grande mode. Tout le monde en porte à Versailles. C’est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer, Je vous embrasse, ma bonne, ainsi que Pauline. »
Extrait d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille en 1687

« Le chocolat n’est plus avec moi comme il l’était. La mode m’a entraînée, comme elle fait toujours. Tous ceux qui m’en disaient du bien, m’en disent du mal. On le maudit, on l’accuse de tous les maux qu’on a. Il est la source des vapeurs et des palpitations. Il vous flatte pour un temps , puis vous allume tout un coup une fièvre continue qui vous conduit à la mort. Je vous conjure ma très chère bonne et très belle, de ne plus prendre de chocolat. Je suis fâchée avec lui personnellement ! Mme de Sévigné en 1871 à sa fille.

Par ailleurs, elle n’a jamais souhaité que ses lettres soient, un jour, publiées. Mais devant leur grande richesse, une première édition verra le jour en 1725. C’est sa petite-fille Pauline de Grignan qui le fera, en ayant soin d’écarter les réponses de sa maman Françoise. En effet, et malheureusement, il n’existe pas les réponses de Françoise car aucune de ses lettres n’a été retrouvée.

 » Pauline de Grignan  » peintre inconnu (National Museum/Stockholm)

 » Je songe à Pauline et à la beauté de son esprit ; elle est une petite merveille, et je ne doute pas qu’elle ne devienne une femme accomplie  » Mme de Sévigné à sa fille en 1690

Recueil des lettres de Mme la marquise de Sévigné à Mme la comtesse de Grignan, sa fille

Les historiens expliquent que, très certainement, elles furent détruites, pour deux raisons éventuelles : la première étant que dans ses courriers, Mme de Sévigné faisait état des problèmes financiers rencontrés par l’époux de sa fille, ce que ce dernier n’appréciait absolument pas . De de fait, Les héritiers ont, peut être préféré ne pas laisser de trace à ce sujet . La deuxième raison évoquerait le fait que Françoise souffrait de la forte personnalité de sa célèbre maman, et du reste celle dernière le savait :  » je ne voudrai point que vous disiez que j’ai été un rideau qui vous cachait …  » écrivait-elle un jour à sa fille – En conséquence, elles ont pu avoir des différents à ce sujet.

Mme de Sévigné a eu, également, un fils . Il était très proche d’elle, venait la soigner lorsqu’elle était souffrante et qu’il était dégagé de ses obligations militaires. Toutefois, et même si elle a profondément aimé ses deux enfants, Charles savait, tout au fond de lui, qu’il existait un lien très particulier entre sa mère et sa sœur, mais il ne s’en offusquait pas :  » Quand il serait vrai qu’il y aurait eu dans son cœur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en toute bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu’on vous trouve plus aimable que moi ? ….

Elle s’est très souvent rendue au château de Grignan, chez sa fille et son beau-fils. Elle aimait tout autant ce lieu que cette région provençale. C’est là qu’elle est décédée. D’ailleurs Grignan fêtera sa marquise pour cet anniversaire avec, notamment un  » Grand week-end de reconstitution historique  » , de nombreux spectacles, un opéra-comique, une lecture de ses lettres par la comédienne Dominique Blanc, un grand bal costumé aussi en septembre, une expo bien sur Madame Sévigné et la mode en octobre et une conférence.

Château de Grignan

Il y a un autre lieu où elle a séjourné à plusieurs reprises, notamment après le décès de son époux, c’est le château des Rochers, un manoir médiéval qui se trouvait à Vitré dans le département de l’Ille-et-Vilaine. Une demeure familiale depuis 1410, habitée par le fils de la marquise, Charles. La vie y était complètement différente de Grignan, plus rustique dirons-nous, faite de veillées où son fils lui lisait Bossuet et Pascal, de promenades dans les jardins et les bois environnants, de rencontres avec les paysans, et d’écriture puisque l’on compte environ 300 lettres rédigées là-bas . Le jardin dit à la française fut créé par le célèbre paysagiste de Versailles, André le Nôtre en 1690. Le château est, de nos jours, le Musée des Rochers-Sévigné.

Château de Vitré
 » Portrait de Madame de Sévigné  » Peintre inconnu d’après Louis Ferdinand ELLE l’aîné (Château de Versailles)

Le Musée Carnavalet a une grande importance, car c’est en 1677 que Mme de Sévigné trouve enfin un logement dont elle dira qu’il fut idéal à savoir : l’hôtel Carnavalet, rue de la Culture-Sainte Catherine (de nos jours, rue de Sévigné). Ce lieu, qu’elle surnommera la Carnavalette, a été construit entre 1548 et 1560, puis acheté par le chevalier de Kernevenoy (ce nom, à la longue mal prononcé, deviendra Carnavalet par la suite). Elle y restera jusqu’en 1696.

L’Hôtel Carnavalet a été classé monument historique en 1846. Il fut acquis par la Ville de Paris qui a en a fait un musée par la suite.

 » Dieu merci nous avons l’hôtel Carnavalet. C’est une affaire admirable, nous y tiendrons tous et nous aurons le bel air. Comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode. Mais nous aurons, au moins, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et nous serons ensemble ma chère enfant …  » extrait d’une correspondance à sa fille en 1677.

Musée Carnavalet vers 1740 – Westermann d’après Raguenet (Musée Carnavalet/Paris)
Musée Carnavalet de nos jours

Il faut savoir que même si elle avait une vie confortable, elle n’a jamais acheté un hôtel particulier. Elle a toujours préféré être locataire du lieu où elle vivait et, à Paris, n’a jamais quitté les 3e et 4e arrondissements .

En 1644, elle épouse un militaire, plus âgé qu’elle, séduisant mais très volage : Henri de Sévigné. Lors de leurs noces, il recevra une forte dot de la part de la famille de la mariée . Henri meurt lors d’un duel pour l’une de ses maîtresses, une courtisane Charlotte de Gondrand dite Lolo.

Elle va être l’amie fidèle de Nicolas Fouquet, ce ministre de Louis XIV qui, malheureusement vivra les 18 dernières années de sa vie en prison, dans la forteresse de Pignerol pour avoir un peu trop exposé sa fortune au monarque. Fouquet aurait bien aimé que la marquise soit bien plus qu’une amie, mais il ne parviendra pas à la mettre dans son lit. En 1661, Fouquet sera arrêté par les mousquetaires du roi, avec le célèbre d’Artagnan à sa tête . On va perquisitionner sa maison et on y trouvera, entre autres choses, des lettres de la marquise. Elle sera profondément attristée par cette arrestation, et blessée des ragots et médisances que l’on colportait sur elle par rapport à ces correspondances. Elle devra faire appel à des amis, hommes de loi et de confiance , pour que soit rétablie la vérité à propos du lien uniquement amical qui l’unissait à Nicolas Fouquet. Les lettres prouveront au roi qu’en effet la marquise n’avait rien à se reprocher.

Nicolas FOUQUET par Robert NANTEUIL

Mme de Sévigné est décédée à l’âge de 70 ans en 1696. Elle partira pour Grignan parce qu’à l’hiver avait été particulièrement froid et qu’il y avait la famine et la maladie. Malheureusement, elle va mourir de la variole et sera enterrée en la collégiale de Saint-Sauveur à Grignan. Lors d’une restauration de ce lieu en 2005, on a retrouvé un crâne, détaché de son squelette. Des analyses ADN ont confirmé qu’il s’agissait bien de celui de la marquise. Il faut savoir que lors de la Révolution, beaucoup de tombes de la collégiale avaient été profanées. Le crâne fut confié en 1793 à un célèbre phrénologue, le docteur Gall. Au départ , on ne lui avait pas dit qu’il était celui de la marquise. Il ne l’a su qu’après. C’est lui qui tronçonna le dessus du crâne pour ses recherches. Après quoi, il fut replacé, scalpé, dans son cercueil.


 » Voici, ma bonne, un changement de scène qui vous paraitra aussi agréable qu’à tout le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars : voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la Reine, la messe, le dîner ; mais il n’est plus besoin de se faire étouffer, pendant que Leurs Majestés sont à table ; car, à trois heures, le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu’il y a de princes et princesses, Mme de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s’appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c’est que d’y avoir chaud ; on passe d’un lieu à l’autre sans faire la presse en nul lieu. Un jeu de reversi donne la forme, et fixe tout. C’est le Roi (Mme de Montespan tient la carte), Monsieur, la Reine et Mme de Soubise ; Dangeau et compagnie ; Langlée et compagnie. Mille louis sont répandus sur le tapis, il n’y a point d’autres jetons. Je voyais jouer Dangeau ; et j’admirais combien nous sommes sots auprès de lui. Il ne songe qu’à son affaire, et gagne où les autres perdent ; il ne néglige rien, il profite de tout, il n’est point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune ; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le Roi, comme vous me l’avez appris ; il me rendit mon salut, comme si j’avais été jeune et belle. La Reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c’eût été une couche. Elle me parla aussi de vous. Monsieur le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m’attaqua sous le nom du chevalier de Grignan, enfin tutti quanti : vous savez ce que c’est que de recevoir un mot de tout ce qu’on trouve en chemin. Mme de Montespan me parla de Bourbon, et me pria de lui conter Vichy, et comme je m’en étais trouvée ; elle dit que Bourbon, au lieu de lui guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale de la Meilleraye; mais sérieusement, c’est une chose surprenante que sa beauté ; et sa taille qui n’est pas de la moitié si grosse qu’elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres, en soient moins bien. Elle était toute habillée de point de France ; coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombaient fort bas sur les deux joues ; des rubans noirs sur la tête, des perles de la maréchale de l’Hospital, embellies de boucles et de pendeloques de diamant de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, une boîte, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu’on se plaignait qu’elle empêchait toute la France de voir le Roi ; elle l’a redonné, comme vous voyez ; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu’il y a de plus choisi, dure jusqu’à six heures depuis trois. S’il vient des courriers, le Roi se retire pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu’il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec celles qui ont accoutumé d’avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à l’heure que je vous ai dit ; on n’a du tout point de peine à faire les comptes ; il n’y a point de jetons ni de marques ; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d’abord vingt chacun, c’est cent ; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe ; et quand on fait jouer, et qu’on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. « Combien avez-vous de cœurs ? — J’en ai deux, j’en ai trois, j’en ai un, j’en ai quatre. » Il n’en a donc que trois, que quatre, et de tout ce caquet Dangeau est ravi : il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit ce qu’il y a à faire ; enfin j’étais ravie de voir cet excès d’habileté : vraiment c’est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs. À six heures donc on monte en calèche, le Roi, Mme de Montespan, Monsieur, Mme de Thianges, et la bonne d’Heudicourt sur le strapontin, c’est-à-dire comme en paradis, ou dans la gloire de Niquée#4. Vous savez comme ces calèches sont faites : on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La Reine était dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne, on fait médianoche : voilà comme se passa le samedi. Nous revînmes quand on monta en calèche…. » Extrait d’une lettre à sa fille

Portrait de Mme de Sévigné – Jean NOCRET (Musée des Rochers-Sévigné à Vitré)
Estampe Mme de Sévigné – Georges GATINE (Musée Carnavalet/Paris)
Étude préparatoire en plâtre, représentant Mme De Sévigné, pour la sculpture réalisée par Emmanuel DOLIVET en 1909 et qui se trouve au Musée du Château à Vitré

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