
» Cezanne s’est dédié à sa Provence natale, porteuse d’une richesse antique toujours vivante . Elle est, au besoin, dans sa conquête d’un mythe » Alain TAPIÉ (Conservateur en chef des musées de France, historien de l’art)
Si, durant vos vacances, vous passez du côté d’Aix-en-Provence, dans le sud de la France, je vous conseille, la très belle exposition que nous propose le Musée Granet durant la saison culturelle Cezanne 2025, à savoir un magnifique hommage à celui qui est né et mort dans cette ville : Paul Cezanne. ( Sans accent sur le E comme il signait ses tableaux et comme le souhaitent ses descendants. Toutefois, avec le temps, documents, articles, biographes et historiens ont rajouté un accent )
Elle s’intitule : CEZANNE au Jas de Bouffan / jusqu’au 12.10.2025, au travers de 130 peintures, dessins, aquarelles portant sur une période allant de 1860 à 1906. Une exposition que l’on peut dire d’envergure internationale compte tenu des institutions muséales qui ont bien voulu y participer en accordant des prêts de chefs-d’œuvre. Il y a Paris ,Zurich, Los Angeles, New York, Bâle, Chicago, Cambridge, Londres, Ottawa, Tokyo, Budapest, Boston, Hiroshima, Philadelphie, Washington, sans oublier les collections particulières.


Le Jas de Bouffan, lieu cézannien par excellence, est un domaine agricole de 14 hectares acheté par le père du peintre en 1859 et qui restera dans la famille jusqu’à 1899. Une demeure familiale qui a beaucoup compté pour Cezanne.
Ce fut pour lui, durant 40 ans, un véritable cocon où il pouvait se ressourcer, aspirer à la tranquillité, nourrir son imaginaire, oublier les critiques, reprendre confiance en lui, réfléchir, créer, expérimenter. En 1880, il se fera installer au second étage, dans une pièce qui lui sert d’atelier, une très grande et large baie vitrée d’où il pouvait tout voir, même par temps de pluie, et donc s’inspirer tout en continuant de travailler.
Tout l’enchante comme il l’écrivait en 1866 à son ami Zola : » Malgré la pluie battante, le paysage est superbe. Mais, vois-tu, tous les tableaux faits à l’intérieur, dans l’atelier, ne vaudront jamais les choses faites en plein air, en représentant les scènes du dehors les oppositions des figures sur les terrains sont étonnantes , le paysage est magnifique. Je vois des choses superbes et il faut que je me résolve à ne faire que des choses en plein air …. »
Depuis 2017, ce lieu (maison et parc) a fait l’objet d’importantes restaurations. Un Centre Cezannien de recherche et documentation a été créé et installé . Le public pourra découvrir, en cette année 2025, une grande partie de ce travail .
« Le Jas de Bouffan n’est pas seulement un lieu cezannien, un lieu où il a vécu. Il s’agit d’un laboratoire où Cezanne expérimente son œuvre, la développe, la dépasse parfois pour répondre à la question : » arriverai-je au but tant cherché et si longtemps poursuivi ? Le Jas de Bouffan c’est aussi l’apprentissage sur les motifs du paysage aixois, l’endroit devient entre 1876 et 1890 le lieu par excellence de cette quête. La ferme, avec l’organisation complexe de ses bâtiments. Dans ce cadre, il réalise des portraits où des simples paysans deviennent des figures magnifiées comme on en trouve dans la peinture classique. C’est également au Jas qu’il peint le célèbre tableau des » Joueurs de cartes » utilisant comme modèles des travailleurs de la ferme. » Bruno ELY (Conservatoire en chef du Patrimoine, directeur du Musée Granet)
Les paysages peints par Cézanne dans cette propriété sont nombreux : la bastide elle-même, le bassin, les arbres, les allées, des natures-mortes, des baigneurs, des joueurs de cartes , des paysans , le cycle des saisons, tout cela devient un thème vraiment très important à une certaine époque dans son œuvre, sans oublier la Sainte-Victoire qu’il peut voir de loin.










Cezanne est né à Aix-en-Provence en 1839. Ses parents Louis Auguste et Anne Elisabeth n’étaient pas mariés. Ce qui n’empêchera pas son père de le reconnaitre lui et ses deux sœurs Marie et Rose. Le couple finira par officialiser en 1844. Louis était, à l’origine, un chapelier. Il deviendra, par la suite, banquier, ce qui permettra à la famille de vivre de façon plus aisée. Lorsqu’il héritera de son père, Paul n’aura jamais plus à se soucier du lendemain dans sa carrière de peintre, ou demander de l’aide à ses amis pour continuer son art, ou vivre ses toiles pour manger comme il l’a fait à une certaine époque de sa vie.
Adolescent il n’y a eu qu’une chose qui l’intéressait vraiment : peindre et dessiner. Il prendra des cours. Son père s’opposera longtemps à cette envie et pour ne pas se mettre à dos la volonté paternelle, il ira en faculté de droit, travaillera même dans la banque familiale. Mais il abandonnera très vite l’éventuelle idée d’une carrière juridique car elle ne le passionnait absolument pas.
Il a été un novateur, un artiste surprenant qui a révolutionné son art. On peut affirmer qu’il a réinventé la peinture, non pas qu’il ait manqué de respect vis-à-vis des traditions ou des formes anciennes, mais parce qu’à ses yeux, il fallait la bouleverser pour la faire avancer. A un moment donné de sa carrière, il a complètement changé sa façon de peindre, en travaillant davantage sur le motif. On y voit alors plus de traits, de lignes, de couleurs en touches juxtaposées, même l’ombre, sa chère ombre, est vue comme un ton bien précis. Lumière et obscurité s’accentuent.
Tout ce qu’il a assimilé dans les musées, que ce soit ceux d’Aix-en-Provence, ou au Louvre de Paris, lui a servi pour la création de son œuvre personnelle. Il a conservé l’esprit de tout ce que son regard a absorbé et l’a modernisé.
« Le Louvre est un livre où nous apprenons à lire. Nous ne devons cependant pas nous contenter de retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Sortons-en pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. Le temps, et la réflexion d’ailleurs, modifient peu à peu à la vision, et la compréhension nous vient. » P.C.
Précurseur du cubisme en raison du fait de la synthèse et de la géométrisation de ses sujets sur la toile, leur multiplication, il sera aussi le mentor (à la fin de sa vie) des peintres avant-gardistes qui viendront après lui. Une façon de voir les choses qui sera reprise, plus tard, par les cubistes comme Picasso, Kandinsky, Rothko, etc… : » il était notre père à tous. C’est lui qui nous protégeait. Il était mon seul et unique maître ! Vous pensez bien que j’ai regardé ses tableaux et que j’ai passé des années à les étudier) » Pablo PICASSO
Il y a eu différentes périodes dans la vie picturale de Cezanne : celle de ses débuts, révolutionnaire, impétueuse, volcanique, travaillée au couteau, à la couillarde disait-il. Elle est virile, physique, épaisse. Pas franchement appréciée, ni même comprise. La critique ne sera pas tendre avec lui à chaque fois qu’il exposera dans les Salons. Il sera souvent refusé, rejeté aussi. Ce qui l’amènera à se remettre souvent en question.
Vint ensuite la période impressionniste, sous l’influence de Pissarro : il plantera son chevalet en pleine nature, peindra en bord de Seine, de l’Oise, de mer aussi. La palette est plus claire, plus douce. Pour autant, attention, on ne peut pas le définir comme impressionniste tant il continue d’être inclassable et mystérieux, et d’ailleurs lui même n’a jamais voulu être rangé dans cette catégorie ou une quelconque autre.
Trois ans après le lancement impressionniste de 1874, Cezanne va se séparer du groupe pour mieux se consacrer à la nature, les formes, les volumes, la structuration des objets, et sur une autre évolution de la peinture. Le dessin deviendra alors indissociable de la couleur dans ses tableaux. Il gardera des impressionnistes le goût de la peinture en extérieur, retournera en Provence, s’installera dans l’atelier que son père avait tout spécialement fait construire pour lui dans la propriété familiale du Jas de Bouffan.
Arrive ensuite la période dite de la maturité. Celle où il s’émancipe, dépasse les impressionnistes, avec des toiles plus proches de l’abstrait , géométrique dans les formes. La touche est empreinte alors d’une grande liberté. C’est également l’époque de la consécration, celle qui influencera de nombreux nouveaux mouvements et peintres de nationalités diverses.
Il a construit son œuvre autour de différentes thématiques : les portraits, autoportraits, natures-mortes, baigneuses/baigneurs, paysages surtout ceux de sa Provence natale, de la montagne Sainte-Victoire tout près d’Aix-en-Provence qui, à elle seule, fera l’objet de très nombreux tableaux. Il a aimé peindre les paysages plus que les portraits et lorsqu’il abordait ce thème, les visages et les corps étaient un peu conçus de la même façon qu’il le faisait avec des arbres par exemple.




Il faut savoir qu’en 1895, la carrière de Cezanne va prendre un tournant complètement différent lorsqu’elle sera prise en mains par le marchand d’art Ambroise Vollard, et, à partir de là, non seulement les expositions de ses tableaux vont se multiplier mais leur prix ne cessera de grimper. On achète Cezanne, on le collectionne. Il est une référence et même ses collègues peintres feront l’acquisition d’un grand nombre de ses toiles.
Il a été un très grand ami de Zola durant près de trente ans, depuis le collège Bourbon à Aix. Une amitié qui, malheureusement, se terminera en 1886 après la parution du roman L’Œuvre de l’écrivain, dans lequel ce dernier décrivait Lantier, un peintre raté et incompris. Cezanne va le prendre pour lui et ne l’acceptera pas. Il ne donnera plus de ses nouvelles à son ami et coupera les ponts avec lui. On voit souvent des pommes dans ses natures-mortes : c’est un souvenir chargé d’émotion qui représente l’amitié, notamment celle de Zola qui lui avait , un jour, offert un panier de pommes. Quelques années après la mort de ce dernier, lors d’une inauguration d’une statue à l’effigie de l’écrivain, il avouera avoir ressenti une profonde émotion baignée de tristesse et beaucoup de regrets de ne pas l’avoir revu.


Un autre de ses grands amis fut Camille Pissarro. Le premier va très vite pressentir ce que le second deviendra un jour. Ils ne tariront pas d’éloges l’un envers l’autre et lorsque Pissarro décèdera, Cezanne lui rendra un vibrant hommage en exigeant que dans le catalogue de l’une de ses expositions il soit inscrit sur l’un de ses tableaux : élève de Pissarro.
En tant qu’homme, Cezanne était connu pour son caractère colérique, difficile . On le disait tout aussi rustre dans ses attitudes que pleine de douceur dans sa façon de s’exprimer avec son accent du sud qu’il gardera toute sa vie. Tous disaient qu’il avait un tempérament très fort, s’emportant pour des pacotilles, provocateur, misanthrope, réfractaire aux critiques qu’elles soient officielles ou venant de ses camarades d’ailleurs.
Il a été marié à Hortense Piquet. Elle n’avait que 19 ans et lui 30 lorsqu’il la rencontre. Elle est ouvrière et pose pour des peintres et sculpteurs. Elle n’était pas franchement attirée par le mariage, deviendra son modèle, sa maitresse, sa compagne. Leur relation restera très longtemps secrète. Il finira par l’épouser en 1886 après avoir vécu 16 ans avec elle. Elle lui donnera un fils en 1872. Même s’il était marié et père de famille, Cezanne préfèrera toujours mener une vie solitaire, en reclus et ne se gênera pas pour avoir d’autres élan amoureux sans suite.
On a souvent évoqué le fait qu’Hortense ne fut pas très heureuse auprès de cet homme assez dur et rudimentaire. Le temps, pourtant, finira pas adoucir leur union. De toutes celles et ceux qui ont eu à la rencontrer, il ressort qu’elle faisait preuve d’une grande patience envers son époux, mais apparaissait souvent triste, mélancolique, avec un visage fermé voire résigné.

En 1899, il vendra la bastide du Jas de Bouffan et achètera entre 1901/1902 la colline des Lauves, à savoir une ferme et un grand terrain magnifiquement arboré. Il y fera construire un atelier avec une immense verrière décoré de tous les objets qu’il affectionne tout particulièrement. Il y passera des journées entières et vit tout seul. Sa santé est délicate, car il est diabétique et souffre de terribles migraines.

Après avoir passé plusieurs heures à peindre au cabanon de Jourdan qu’il loue en pleine nature, près du plateau des Carrières de Bibémus, il a un malaise en extérieur et reste plusieurs heures sous la pluie. Des charretiers le trouveront et le ramèneront à son domicile. Malheureusement il meurt d’une pleurésie à Aix-en-Provence en 1906. Ses obsèques auront lieu à la cathédrale Saint-Sauveur de la ville.
Son fils Paul a conservé l’atelier des Lauves de son père fermé, gardant pour lui ce lieu, qui était si important pour le peintre, ainsi que toutes les toiles qui se trouvaient là. Un jour, en 1921, il se résoudra à vendre la maison à Marcel Provence un écrivain. Puis les tableaux petit à petit, à des collectionneurs américains. C’est grâce à leur générosité que l’atelier de Cezanne a pu être sauvé de la démolition. Il l’offriront à l’Université d’Aix-Marseille aux bons soins de la ville d’Aix-en-Provence qui s’en occupe. Il deviendra Le Musée Cezanne en 1954. On peut le visiter. Il y a là son chevalet, sa dernière palette et de nombreux objets personnels.
» Je demeure sous le coup de la sensation et malgré mon âge, vissé à la peinture » disait-il à la fin de sa vie. Il a eu deux autres passions : la lecture et l’écriture. Peu de gens savent qu’il écrivait des poèmes, qu’il maîtrisait fort bien le grec, était un admirateur de Hugo, Stendhal et Flaubert.








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