» Portrait de Gian Lorenzo Bernini  » vers 1666 Giovanni Battista GAULLI (Gallerie nazionali d’Arte / Rome)

 » Il y a bien Monsieur d’autres moyens louables de répandre et de maintenir la gloire de sa Majesté, desquels même les anciens nous ont laissé d’illustres exemples comme sont les pyramides, les colonnes, les statues équestres, les colosses, les arcs triomphaux, les bustes de marbres, de bronze, les basses-tailles, tout monuments historiques ….  » Jean CHAPELAIN (un des membres fondateurs de l’Académie française) dans une lettre adressée à Colbert. Chapelain faisait partie de La Petite Académie un groupe constitué d’érudits, à qui Louis XIV avait dit un jour Je vous confie la chose au monde qui m’est le plus précieuse : ma gloire « .

Deux très belles et intéressantes expositions nous sont proposées par le Château de Versailles, une en juin et l’autre à l’automne. C’est donc de la première, mélange d’art et d’histoire, que je vais vous parler ce jour. Elle est axée autour du célèbre buste en marbre de Louis XIV, considéré par l’histoire de l’art et de la sculpture comme un monument , réalisé par l’un des plus grands artistes de son temps : Le BERNIN.

L’artiste a toujours considéré que c’était de loin son meilleur portrait et le roi, très satisfait du résultat, a tenu à ce qu’elle ne le quitte jamais que ce soit au Louvre, puis à Versailles. Il apparait en chef militaire vêtu d’une armure.

 Buste de Louis XIV   1665 – Gian Lorenzo BERNINI- (Collections du Château de Versailles) – Les boucles des cheveux du roi ont donné naissance à une mode dite  » à la Bernine  » , adoptée par de nombreux courtisans.

Ce chef-d’œuvre royal se trouve dans les Grands Appartements du roi, plus précisément le Salon de Diane, tout près de la sortie de l’escalier des Ambassadeurs . Il a été placé là en 1684 à la demande du roi, en hauteur , sur un piédestal de marbre. Les visiteurs ne pouvaient l’admirer qu’à distance, c’est toujours le cas de nos jours. Avant cela, il fut exposé au Louvre, puis aux Tuileries.

Compte tenu du fait que ledit Salon est en travaux de restauration depuis octobre 2024 et pour 14 mois, il sera donc possible, le temps de cette exposition, de voir la sculpture de plus près, donc une possibilité de l’observer dans les moindres détails tout comme a pu le faire le Roi Soleil lorsqu’on lui a présenté ce buste il y a des siècles.

Le buste dans le Salon de Diane

Ce buste majestueux définit bien le roi, son port altier, sa force, son pouvoir. On peut ainsi avoir une idée précise du visage du roi Soleil à cette époque . L’artiste a beaucoup dessiné le roi avant, que ce soit de face ou de profil car il souhaitait être le plus réaliste et ressemblant possible, faisant même apparaitre quelques petits  » défauts  » : le roi n’était pas pour, le Bernin insista pour plus de réalisme, mais il tint compte de certaines de ses observations notamment pour son nez qu’il trouvait trop de côté ou de ces sourcils saillants.

Il est en marbre blanc comme l’a exigé le sculpteur. Pour satisfaire sa demande, on fit venir deux gros blocs . Toutefois, il semblerait que le marbre proposé était assez fragile et friable. Donc Le Bernin choisira de le travailler à la gradine et au trépan plutôt que de se servir d’un ciseau.

L’expo se déroule dans l’appartement de la Dauphine au Château de Versailles et s’intitule : Le Génie et la Majesté – Louis XIV par LE BERNIN – jusqu’au 28.9.2025 – Diverses œuvres, d’artistes divers, seront présentes : tableaux, sculptures, dessins, esquisses, documents d’époque, provenant des collections du château de Versailles, de collections publiques et privées françaises et étrangères, en deux salles : l’une sur le Bernin lui-même, sa personnalité, ses influences, un face à face entre le classicisme français et le baroque italien ; dans l’autre une présentation des personnes principales qui furent présentes lors de la venue de l’artiste en France.

« Le Progrès des arts du dessin sous le règne de Louis XIV  » 1666 Nicolas Pierre LOIR (Collections du Château de Versailles)
 » La gloire de Louis XIV triomphe du Temps  » 1664 Baldassare FRANCESCHINI (Collections du Musée du Louvre /Paris )

Châteaubriand a dit un jour que «  la sculpture donne une âme au marbre  » … Très franchement cela se justifie lorsque l’on admire les œuvres du Bernin. Ce dernier voulait rendre le marbre aussi souple et fluide que ne pouvait l’être la cire :  il y est parfaitement parvenu, et ce dans les moindres détails. Ces sculptures ont, en effet, non seulement une âme, mais elles sont très expressives, dégagent de l’émotion. Que ce soit dans l’expression des gestes ou du visage, ou bien encore dans le frisé ou bouclé des cheveux, le plissé , le drapé des tissus, la marque des mains sur la chair, il s’est évertué à une exécution parfaitement détaillée où le réalisme y est incroyablement surprenant.

Gian Lorenzo Bernini est né à Naples en 1598, sixième dans une fratrie de quatorze enfants . Son père, Pietro, est un sculpteur ( sur marbre ) d’origine toscane. Ce dernier détail va compter dans la vie de son fils qui, curieusement, se sentira plus toscan que napolitain et très proche de la tradition issue de la Renaissance florentine. Pietro se rendra très vite compte que son fils partage la même passion que lui et qu’il est doué pour le dessin. C’est donc tout naturellement que débutera sa formation dans l’atelier de son père.

Le Bernin a été , à son époque, un immense sculpteur baroque, très imaginatif, doté d’une grande technique, doué pour le rendu des mouvements. Son talent ne s’est pas limité à la sculpture de groupes ou de bustes, mais s’est étendu à sa peinture, et à l’architecture avec notamment les fontaines de Rome ( La fontaine des quatre fleuves  ( achevée en 1652 ) –  – La fontaine du Triton  La fontaine du Maure – La fontaine des Abeilles – La fontaine de la Place d’Espagne – La fontaine Barcaccia etc… )qui, aujourd’hui, sont tant admirées des touristes ; la réalisation de palais ( Palais Montecitorio, Palais de St André du Quirinal ou Palais Barberini entre autres), l’édification et décoration de chapelles ( Chapelle Cornaro etc …  ) ; la restructuration des routes et des places de la ville et tant d’autres choses encore, la liste est longue ! . Tout son travail demeure  un témoignage important de l’époque baroque.

Il reste le grand architecte de la basilique St Pierre de Rome un lieu où il a travaillé et a été engagé pour de nombreux ouvrages de décorations internes, mais également en extérieur sur la place St Pierre. Cela avait commencé en 1624 quand il était un tout jeune artiste et trente ans plus tard il y était encore alors que depuis,  différents  papes s’étaient succédés.

Et pourtant il fut aussi critiqué, jalousé, il n’a pas toujours plu à certains amateurs d’art  et comme d’autres artistes le furent avant lui,  il tombera même en disgrâce. Il faudra attendre quelques siècles plus tard pour que son travail soit véritablement compris, reconnu et admiré.

Il a, de par son travail, réuni les différentes caractéristiques du type baroque que ce soit dans la dynamique, le mouvement, l’énergie. Ses œuvres furent le miroir de sa personnalité : il y a tout ce que son père a pu lui enseigner, mais tout le côté novateur et imaginatif que lui a mis en place et qui vont inspirer les générations à venir.

Il a vécu très vieux ( 82 ans) , verra neuf papes se succéder à Rome. Ce que l’on sait de lui en tant qu’homme c’est qu’il était très social, à l’écoute des autres, entretenant d’excellentes relations avec ses commanditaires.  Un homme de principes, de foi, de forte spiritualité, allant à la messe chaque jour pour assister à l’office, et, ayant un sens assez profond de la famille.

Il a été marié à la fille d’un avocat : Caterina Tezio, laquelle lui a donné 9 enfants : Pietro, Paolo, Angelica, Agnese, Cecilia, Dorotea, Maria, Francesco, Francesco-Domenico.

Revenons donc à notre exposition : lorsqu’en juin 1665 Le Bernin se rend à Paris, en compagnie de ses assistants, à la demande de Colbert, surintendant des bâtiments du roi Louis XIV, il est un artiste réputé et très célèbre dans toute l’ Europe . Colbert a beaucoup insisté auprès du pape Alexandre VII avant d’obtenir son autorisation .

Ce voyage fut un évènement pour différentes raisons :il y a le fait que jusque là Le Bernin ne s’était jamais déplacé hors de l’Italie ; le pape qui avait eu quelques différends avec le roi de France, va le persuader de faire ce voyage officiel aux allures diplomatiques . Après un très long voyage , il arrive à Paris , accueilli avec les honneurs et bienveillance, logé dans l’Hôtel de Frontenac, près du Louvre.

« Comment aurais-je pu espérer l’honneur insigne que vous me faites, à moi, un étranger si loin de vos attentions ! Comment votre Roi, l’un des plus grands de ce temps, daigne-t-il m’accorder ses moindres faveurs alors même qu’il est dans l’ignorance de mes humbles facultés, n’ayant qu’un aperçu indirect de mes œuvres ? « Aussi, ai-je aussitôt abandonné tout autre engagement pour aussi grave qu’ils fussent, et me consacre sur le champ à l’examen des dessins que j’ai reçus. J’ose espérer que ces renseignements suffiront à suppléer à l’inconvénient de ne pouvoir me trouver sur place. Je tremble dans la crainte de vous décevoir mais je vibre de joie à l’idée de répondre à vos exigences et de combler les désirs de sa Majesté….. » Le BERNIN répondant à Colbert en 1664

Si l’accueil à son arrivée fut chaleureux, tout ne fut pas rose durant son séjour. Il a eu des entretiens parfois assez houleux avec Colbert et dut lutter contre la cabale menée contre lui par les architectes du roi et ce pour ses projets concernant le Louvre, on le trouvait beaucoup trop baroque pour l’art architectural français . De plus, Le Bernin avait son franc-parler, il ne s’est jamais caché de critiquer non seulement les architectes français, mais les français eux-mêmes qu’il trouvait trop versatiles. Ce qui a eu pour conséquence d’agacer le roi et les principaux intéressés.

Le chantier du Louvre était d’importance. Colbert n’était pas très satisfait des travaux qui avaient été menés jusque-là. C’est ce qui l’a poussé à consulter Le Bernin, artiste italien très renommé.

Projet du BERNIN pour la façade principale du Louvre côté de Saint-Germain l’Auxerrois – 1665 – Gravé par Jean MAROT
Plan général projet Louvre / LE BERNIN 1665 (Musée du Louvre)
 » Jean-Baptiste Colbert  » 1666 Claude LEFEBVRE ( Collections du Château de Versailles)
Alexandre VII – 1657 Gian Lorenzo BERNINI dit LE BERNIN (Collections du Palazzo Chigi Zondadari/Sienne)

Il faut savoir que, de base, Le Bernin est venu à Paris pour les travaux de restructuration du Louvre. Malheureusement, comme je l’ai dit, ses quatre projets ne seront pas retenus. On lui demandera alors un buste du roi, une œuvre pour laquelle il prolongera son voyage en France de deux mois. Puis, il réalisera également une statue équestre qui sera terminée à Rome et livrée à la France plus tard.

Si l’on peut connaitre les différentes étapes de la création et réalisation de ce buste, c’est grâce à un proche du roi, un érudit, collectionneur, et italophile français, parlant couramment l’italien : Paul Fréart de Chantelou. Durant cinq mois, il va tenir une espèce de journal où il notera tous les faits et gestes de l’artiste, les échanges entre le roi et le Bernin, les ressentis personnels de ce dernier, l’avis des gens de la Cour etc…

Livre de Paul FRÉART DE CHANTELOU en 1665 – (Bibliothèque de l’Institut de France)

Le Bernin(67 ans) a rencontré Louis XIV ( 26 ans) au château de Saint-Germain-en-Laye quelques jours après son arrivée. Il lui dira qu »on ne me parle de rien qui soit petit , ce à quoi le roi, emballé, répondra eh bien maintenant je sais que vous êtes l’homme que j’imaginais… Il a longuement étudié les attitudes du roi lors de leurs entretiens, mais également lors des réunions avec ses ministres, durant ses divertissements, et ce sans que le roi ne s’aperçoive que l’artiste note tout sur un carnet et fait de nombreuses esquisses.

Après le travail sur argile, place au marbre. Celui-ci va d’abord être dégrossi par l’un des assistants du Bernin : Giulio Cartari. Puis le maître se met au travail, de façon assez passionnée, travaillant même le dimanche, ce qui inquiètera parfois le roi car l’artiste n’est plus tout jeune.

Le roi lui accordera, exceptionnellement, treize séances de pose. Il le fait parce qu’il est tout à fait conscient que ce buste va donner une image nouvelle de sa personne, de sa majesté intemporelle, de la monarchie aussi .. Un atelier sera mis à sa disposition au Palais Mazarin près du Louvre. Une quarantaine de personnes environ assistaient à ce travail et n’hésitaient pas à faire des commentaires et même des critiques.

« Je suis en train de voler ses traits à votre Majesté  » dit Le Bernin ….  » C’est pour mieux restituer  » répond le roi …  » Moins que ce que j’aurai volé  » rétorque l’artiste.

En octobre 1665 , l’œuvre est terminée et placée au Louvre recouverte d’un drap doré. Fréart de Chantelou dira combien Le Bernin était ému de pouvoir présenter son buste , n’omettant pas de dire au roi qu’il y avait mis tout son respect et son amour et qu’il ne pouvait, en conséquence, qu’être excellent . Cette sculpture plaira beaucoup à Louis XIV, parce qu’elle dégageait quelque chose d’héroïque et d’autorité royale qui le magnifiait, ce qui flattait son égo.

  «  Je m’en retourne, heureux, déclare Le Bernin en remettant le buste qu’il vient d’achever. Heureux de finir ma vie au service de sa Majesté, non pour ce qu’elle est roi de France et un grand roi, mais parce que j’ai connu que son esprit était encore plus relevé que sa condition. »

Colbert passera une autre commande à l’artiste. Il s’agit de la statue équestre Louis XIV sous les traits de Marcus Curtius dont l’original se trouve, de nos jours, placée dans l’Orangerie du Château. C’est une copie qui est en extérieur dans le parc du Château. Quant à celle en plomb, on peut la voir Cour Napoléon au Louvre. Il semblerait que l’œuvre ne plut absolument pas à Louis XIV – En conséquence, François Michel Le Tellier de Louvois, ministre du roi, demandera au sculpteur français François Girardon pour retravailler la sculpture.

La statue fut commandée par Colbert en 1667 – Elle arrivera en France en 1685

L’expo permet également de découvrir deux autres visages du roi Louis XIV exécutés par des sculpteurs français, afin de pouvoir les comparer avec celui du Bernin. Il s’agit de celui de Jean-Jacques CLÉRION datant de 1671/73, et celui de Jean WARIN réalisé en 1666. C’est un peu, dirons-nous,  » leur réponse  » au buste de l’artiste italien en 1665. Tous deux furent pensionnaires à l’Académie de France à Rome, et tous deux ont rencontré le Bernin lors de sa visite en France.

Buste de Louis XIV en armure – 1666 Jean WARIN ( (Collections du Château de Versailles et Trianon)
Buste de Louis XIV – 1671/73 – Jean-Jacques CLÉRION (Collections Château de Versailles et Trianon)

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