
» Krogh a toujours été le peintre qui , assis sur son trône, regardait ses modèle avec compassion. Son art n’était peut-être pas véritablement vécu, mais il était certainement ressenti. Edvard MUNCH
« Vous devez peindre de manière à toucher, émouvoir, scandaliser ou séduire le public par ce qui vous a vous-mêmes émus, scandalisés ou réjouis. » Christian KROGH à ses élèves.


Je vous propose aujourd’hui de partir à la rencontre d’un peintre inconnu en France, mais célèbre dans son pays la Norvège. Écrivain, romancier, journaliste, un militant intellectuel engagé, progressiste, moderne, maître de Edvard Munch (les deux hommes vont se vouer une grande admiration réciproque) qui, par l’intermédiaire de l’écrivain Hans Jaeger, deviendra le chef d’un groupe d’intellectuels contestataires et rebelles, engagés dans la lutte sociale, La bohème de Christiania, qui critiquent une société jugée oppressante et hypocrite.

Le Musée d’Orsay lui consacre une première belle rétrospective qui s’intitule Christian KROGH – Le peuple du Nord (jusqu’au 27.7.25) , en partenariat avec le Musée national d’Oslo (Nasjonalmuseet d’Oslo) qui a prêté 22 tableaux sur les 69 que compte la collection le concernant.
Un peintre majeur de la colonie des artistes de Skagen (Danemark) , grand admirateur de Manet, des impressionnistes, des réalistes aussi. Ses maîtres français sont Caillebotte, Degas, Manet, Courbet, Lepage . Au travers de sa peinture Krogh s’attache à condamner la misère et les inégalités sociales, la vulnérabilité, l’injustice, la lutte des plus faibles face à la vie très difficile de l’époque. Il critique énormément la société incapable de porter attention aux plus démunis car trop occupée à ses propres intérêts et à la compétition, et l’exploitation qu’elle fait des plus humbles.
Un peintre qui aimait l’instantanéité, la précision du cadrage. C’est Édouard Manet qui va considérablement l’influencer pour cette dernière particularité.



Un homme et artiste cosmopolite, avant-gardiste, empathique, sincère, très attaché aux relations humaines, aux sentiments profonds, qui a eu à cœur de toucher le public sur des sujets importants du quotidien. Il n’a pas voulu que ses tableaux servent uniquement de décoration sur des murs , mais qu’ils aient une fonction importante en quelque sorte, à savoir attirer l’attention sur des questions essentielles , que celles et ceux qui les regardent se sentent impliqués par rapport au sujet proposé.

Il a, d’ailleurs, écrit et tenu des conférences sur ses différents thèmes et le rôle que l’art pouvait jouer sur le social. Il a beaucoup conseillé aux jeunes peintres de créer un impact social dans leur peinture pour faire avancer la société. Son crédo : œuvrer au progrès humain.
Il a publié en 1886 un roman naturaliste intitulé Albertine dans lequel il raconte l’histoire d’une pauvre jeune fille innocente qui fut abusée, enivrée et violée par un policier, enregistrée au bureau de police comme » prostituée « , soumise, par la suite, à un examen gynécologique auquel avait droit ces femmes . Toute cette situation dramatique va l’anéantir, la briser, et elle se jettera dans la prostitution. Ce roman fera scandale , sera saisi et retiré . Krogh aura droit à un procès, ce qui donnera lieu à de nombreuses manifestations dans le pays, défendant la liberté d’expression.
Il en sera profondément attristé car il s’était inspiré d’une histoire vraie racontée par l’un de ses modèles féminins qui se prostituait et lui racontait un peu son triste quotidien, ses clients etc… Très sensible à la cause féminine, il voulait absolument attirer l’attention sur le manque de protection , et les traitements injustes prodigués par la police norvégienne à ces femmes . De cette histoire sortira un grand tableau Albertine dans la salle d’attente du médecin de la police.

Christian Krogh fut aussi un grand portraitiste, très observateur, notamment des portraits de personnes qui furent des amis, des proches de sa lutte dans le social et qui partageaient ses idées. Mais pas que … Comme je l’ai dit, il a peint également des scènes familiales intimistes, narratives, pourrait-on dire, pleines de poésie, de lumière, d’humanité, de convivialité , et de tendresse, peintes surtout dans le village de Skagen entre 1879 et 1888.


C’est un endroit situé à l’extrémité nord du Danemark , modeste, rustique, et qui va lui apporter une grande sérénité. A la différence des autres artistes de Skagen, qui venaient surtout là pour peindre en plein air et jouir de la lumière naturelle incroyable et changeante qui faisait la réputation de l’endroit, ce ne sont pas les paysages qui vont retenir son attention sur place mais les familles qui vivaient là.
Krogh est né en 1852 à Oslo. A l’époque la ville portait le nom de Christiania en hommage à son fondateur le roi Christian (ou Kristian) IV. Ce sera Oslo en 1925. Sa famille est plutôt aisée et baigne dans le culturel et l’artistique. Son père Georg est écrivain, et sa mère Sophie peintre, et son grand-père Christian fut un homme d’État important au XVIIIe siècle dans son pays . Il a quatre sœurs.
Élève brillant qui fera en parallèle des études de droit et d’art. Il obtiendra même sa licence en droit au bout de cinq ans, choisira finalement de ne pas exercer dans le milieu juridique afin de se consacrer à la peinture.
Comme beaucoup, il rêve de partir , de voyager vers d’autres capitales européennes pour s’enrichir de cultures artistiques picturales différentes. Ce sera d’abord Berlin en Allemagne où il fréquentera l’École d’art de Bade à Karlsruhe. Ses professeurs sont un paysagiste Hans Gude et un peintre réaliste Karl Gussow.
Après quoi direction Paris. La capitale française lui apportera la modernité dont il avait besoin et pas uniquement d’un point de vue pictural. En effet, il sera très intéressé par les écrits sociaux d’Émile Zola qu’il rencontrera grâce au critique littéraire danois Georg Brandes .
Il deviendra le chroniqueur pictural d’une société de son époque et qu’il cherche à mettre en avant : les plus nécessiteux, ceux qui se battent, couturières, marins, paysans, ouvriers, vendeurs de journaux, femmes contraintes à se prostituer pour subsister dans une vie difficile, précaire, les enfants obligés à des petits travaux pour aider leur famille etc…ce peuple du Nord (comme l’indique l’intitulé de l’expo) constitué de gens simples attachés à des valeurs familiales auxquelles il est très sensible.







Il se marie en 1888 avec la sulfureuse Oda Lasson , héritière d’une famille issue de la haute bourgeoisie norvégienne, mariée très jeune, une première fois, avec un homme d’affaires dont elle aura beaucoup de difficulté à divorcer et qui lui donnera deux enfants . Passionnée par l’art, elle devient l’élève de Krogh dans l’école d’art pour femmes qu’il dirige, puis son épouse.



Leur vie conjugale sera assez mouvementée en raison des infidélités répétées de Oda qui quitte souvent le domicile conjugal pour vivre une nouvelle aventure, comme celle, plutôt désastreuse, avec l’écrivain et critique d’art Jappe Nilssen. Une situation qui attristera beaucoup Krogh . Malgré tout, ils travailleront en étroite collaboration, se soutiennent et s’inspirent artistiquement parlant. Ils auront une fille prénommée Nana en référence au roman de Zola et un fils Per qui deviendra peintre et illustrateur –
Oda est également peintre, notamment sur des scènes de famille ou des paysages. Malgré les tensions de leur vie de couple, leurs tableaux, à tous les deux, à une certaine époque, sont très tendres. On le voit en père aimant et elle en mère attentionnée, des aspects de leur personnalité qu’ils ne montrent pas souvent.

Après avoir été professeur dans une école accueillant les femmes artistes, il deviendra directeur de l’Académie d’art d’Oslo, et président des artistes norvégiens. Il a continué à écrire, notamment des livres, des essais, des articles pour des journaux nationalistes comme Politiken et Verdens Gang. De plus, il a fondé en 1884, le Salon d’automne à Kristiania.
Il meurt dans l’hôpital de sa ville natale en octobre 1925. Oda le suivra dix ans plus tard. Tous deux sont enterrés au cimetière Saint-Sauveur d’Oslo.
» Il y a vraiment chez Krogh une idée de cadrer les œuvres de manière moderne pour créer une relation particulière avec le spectateur. L’autre mot-clé de son art, c’est l’empathie. Il essaie d’atteindre le spectateur pour lui transmettre une émotion. » Servane DARGNIES DE VITRY (co-commissaire de l’expo ) – » Pour ce qui est de l’étude expérimentale de la lumière, Krogh est sans aucun doute le meilleur des artistes nordiques contemporains. Même d’un point de vue français, il est à l’avant-garde » Christian AUBERT (Critique d’art français)






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