
» Si ma peinture représente fidèlement et sans raffinement excessif le caractère simple et vrai d’un lieu, si je réussis à donner sa propre vie à ce monde végétal, alors vous entendrez les arbres gémir sous le soleil, le vent de l’hiver, les oiseaux qui appellent leurs petits et pleurent après leur dispersion. On ne copie pas avec une précision mathématique ce que l’on voit, mais on ressent et on interprète un monde réel tout entier dont les fatalités vous retiennent. » Théodore ROUSSEAU

Le Petit Palais à Paris nous donne la possibilité d’aller à la rencontre d’un artiste qui, probablement, reste un peu méconnu aux yeux de certaines personnes . Et pourtant ce merveilleux peintre paysagiste, observateur méticuleux, réaliste, fut une figure symbolique et le le co-fondateur de l’École de Barbizon qu’il a créée avec son ami Millet, mais aussi Corot, Daumier, Dupré et Le Roux.
Cette exposition s’intitule La voix de la forêt – Théodore ROUSSEAU (jusqu’au 7 juillet 2024 ) – au travers d’une centaine de tableaux magnifiques provenant de musées internationaux comme le Musée du Louvre, Musée d’Orsay, Victoria et Albert Museum, National Gallery de Londres, Collection Mesdag de La Haye, Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, Kunsthalle de Hambourg et collections particulières.
Théodore Rousseau fut un éminent paysagiste du XIXe siècle, aimant la vie très simple, la proximité avec le monde rural. On le voit comme le précurseur de l’impressionnisme. Ce contemplatif fut, en quelque sorte, un peintre écologiste. Un grand défenseur de la nature et de la forêt qui n’hésitait pas à rester des heures et des heures à les étudier dans leurs moindres détails et d’essayer d’en percer les mystères.






Un homme très discret, déterminé, appliqué, qui n’a jamais douté de sa façon de voir la nature. Il a peint ses émotions, ses ressentis, son intuition, face à toutes les variations de lumière qui se sont présentées à lui dans ces décors naturels. On peut dire qu’il a fusionné avec la nature. Ses tableaux sont magnifiques, empreints de sensibilité et de poésie.
Baudelaire disait de lui au travers de ses tableaux : » Il y mêle beaucoup de son âme, comme Delacroix , un naturaliste entraîné, sans cesse, vers l’idéal » . Durant toute sa carrière, Rousseau fut beaucoup admiré, énormément critiqué, voire méprisé aussi. On lui a reproché son indépendance artistique et la complexité de son art à savoir réaliste et romantique à la fois.
Le Salon officiel fut la seule, ou du moins la plus importante, exposition annuelle de Paris. Rousseau réussira à y être admis trois fois, mais on le refusera, malheureusement aussi, à diverses reprises. Il l’a été tant de fois, qu’on a fini par le surnommer le grand refusé du Salon officiel. Ce fut une période infiniment difficile pour lui . La raison évoquée, le plus souvent, était qu’il ne finissait pas ses tableaux. C’est surtout qu’il n’était jamais satisfait du rendu d’un tableau. Il pouvait rester sur la même toile durant des heures et des heures, voire des jours, à la reprendre pour tenter d’obtenir ce qu’il voulait réellement.
« Théodore Rousseau, le bafoué, le proscrit, l’excommunié, le paria du jury, celui que, pendant quinze ans, des haines systématiques ont tenu éloigné du public et muré en quelque sorte dans son talent comme dans une tour ». Théophile GAUTIER
Cette prise de position ne l’aura jamais empêché finalement de faire carrière comme il l’entendait, et d’acquérir une belle réputation. Une reconnaissance, certes tardive (1855), mais couronnée de succès.
La lumière a occupé une place prépondérante dans son œuvre. Elle même été une obsession dans le sens où il n’a eu cesse de vouloir se lancer dans toutes sortes d’expériences la concernant, tenaillé par une envie de la rendre aussi vraie que nature dans ses toiles.
»La lumière répandue sur une œuvre, c’est la vie universelle. C’est le trait distinctif de l’art. Sans la lumière il n’y a pas de création. » T.R.
Il est né en 1812 à Paris, fils de Pierre et Adélaïde, tailleurs natifs du Jura. Ses parents le voyaient devenir ingénieur. Lui, comme plusieurs autres paysagistes de la famille, souhaitait être peintre. Premiers pas dans ce domaine, en 1819, auprès d’un cousin de sa mère , puis avec Guillaume Léthière, professeur à l’École des Beaux-Arts.
Après quoi, il rejoindra, en 1827, l’atelier d’un peintre paysagiste classique, Charles Rémond. Ce dernier, Prix de Rome, souhaitait que ses élèves reçoivent, eux aussi, cette célèbre et prestigieuse distinction. Une envie qui n’entrait absolument pas dans les projets de Rousseau.
Il va beaucoup voyager en France et traverser de nombreuses régions : Auvergne, Berry, Jura, Picardie, Normandie, Vendée, Pyrénées, avec, à chaque fois, la découverte de nouveaux espaces verdoyants, une lumière qui le séduit, une météo changeante, des ciels superbes, des perspectives majestueuses. Tout autant d’endroits qui vont confirmer son désir de peinture.
En 1830 il rompra définitivement avec l’académisme. Six ans plus tard, après un refus du Salon officiel, il fuira la ville, l’agitation urbaine et la révolution industrielle, pour s’installer non loin de la forêt de Fontainebleau, à Barbizon, un havre de paix. Il sera, très vite, rejoint par d’autres comme Jean-François Millet (qui deviendra son ami) , Diaz, Corot, Dupré, Le Roux, Daumier, Hervier, Troyon, D’Aubigny, et fondera avec eux la célèbre École de Barbizon. Ce sont des autodidactes, que l’on va surnommer Les bizons de la forêt , avec des personnalités très différentes les unes des autres, des peintres passionnés par la nature. Elle a représenté pour eux une sorte de refuge.

Il va trouver son inspiration dans la nature environnante et surtout dans la forêt de Fontainebleau. Sa passion : se poser à un endroit, observer minutieusement les moindres détails, remplir son carnet de nombreux dessins et autres esquisses, puis rentrer dans son atelier afin de réaliser, d’après eux, ses si beaux tableaux.
Il a eu une passion pour les arbres et il a aimé leur parler. On dit même qu’il les écoutait : « j’ai entendu la voix des arbres, les surprises de leurs mouvements. Leurs variétés de formes et même leur particularité d’attraction vers la lumière, m’avaient soudain révélé le langage de la forêt. Tout ce monde de flore vivait en muet dont je devinais les signes, dont je découvrais les passions. Je voulais converser avec eux et pouvoir me dire, à travers cet autre langage qu’est la peinture, que j’avais mis le doigt sur le secret de leur grandeur. »




Un jour , pour des raisons financières, l’État français prit la décision d’abattre des arbres (chênes) centenaires en forêt de Fontainebleau et les remplacer par des pins. Devant cet abattage massif et désolant, Rousseau et autres artistes présents sur place, entrent en guerre contre ces destructions. Ils résistent, s’organisent, arrachent la nuit les jeunes pins qui viennent d’être plantés, se révoltent.
En 1839, leur révolte est écoutée. Louis Philippe Ier interdit l’abattage des chênes. Ce geste n’arrêtera pas le combat des révoltés. Du coup, en 1861, un décret protègera enfin une grande partie de la forêt ( environ 624 hectares). Avec d’autres artistes concernés par les mêmes aspirations de sauvegarde de la forêt de Fontainebleau, il réussira à obtenir en 1853, la première réserve naturelle botanique et paysage créée par l’Administration des eaux et forêts.
En 1872, les coups de hache reprennent en forêt de Fontainebleau . Rousseau n’est plus de ce monde, mais le combat reprend avec d’autres personnalités de poids, qui ont soutenu les bizons , comme George Sand ( déjà là au départ) et Victor Hugo. Tous deux écrivent dans des tribunes pour justifier leur combat.
« Un arbre est un édifice, une forêt est une cité et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire. » Victor HUGO
» Le dépecer, ce monument qu’est la forêt, le vendre, c’est l’anéantir, et je n’hésite pas à jurer que c’est là un sacrilège. L’État qui représente l’ordre et la conservation détruit et menace les grandes œuvres du temps et de la nature. Les grands végétaux sont des foyers de vie qui répandent au loin leurs bienfaits. Supprimer leurs émanations, c’est changer de manière funeste les conditions atmosphériques de la vie humaine. Tout le monde a droit à la beauté et à la poésie de nos forêts et de celle-là en particulier. La détruire serait, dans l’ordre moral, une spoliation, un attentat vraiment sauvage qui fait de celui qui n’a rien que la vue des belles choses, l’égal, quelquefois supérieur , de celui qui les possède » George SAND (Extrait du plaidoyer qu’elle fit paraître dans la revue Le temps)
Auprès de la forêt qui avait besoin d’être protégée, Rousseau et ses amis ont été épaulés par d’autres encore comme Musset, Liszt, Michelet, Chopin, les Frères Goncourt, Balzac, Flaubert, Gautier et tant d’autres !
Celui que l’on surnommait le célibataire des bois a été fiancé à la fille adoptive de son ami George Sand, Augustine. Leur rupture a été très douloureuse pour lui. Après quoi il s’est épris d’une certaine Élisa Gros, mais n’a jamais régularisé leur relation. Elle souffrait de démence assez grave et lui fera vivre un enfer.
Atteint d’une hémorragie cérébrale, il devient hémiplégique, quasi aveugle, et ne pouvait plus se déplacer. Il meurt en 1867. Il sera enterré au cimetière de Chailly. Sa compagne le rejoindra deux mois plus tard.

Je voudrais aussi signaler une autre exposition consacrée à Théodore Rousseau. Il s’agit de celle du Musée Départemental des Peintres de Barbizon (92 Grande Rue – 77630 Barbizon) – Elle s’intitule Se souvenir de Théodore Rousseau » jusqu’au 16.6.2024






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