

» J’ai souvent l’impression d’être cette Jeanne d’Arc si terriblement incomprise devant tous ces redoutables évêques et cardinaux mettant son pauvre esprit à la torture par tant de questions inutiles. Je ne peux m’empêcher de ressentir une profonde affinité avec Jeanne d’Arc, et, souvent, j’ai l’impression que l’on me brûle sur le bûcher simplement parce que je suis différente d’autrui, du fait que j’ai toujours refusé de renoncer à cet étrange et merveilleux mouvoir que j’ai au-dedans de moi et qui se manifeste quand je suis en communication harmonieuse avec quelque autre créature inspirée comme moi. » L.C.

Cette peintre, sculptrice, écrivaine, militante féministe, écologiste, est une artiste complexe, indomptable, une avant-gardiste très importante du surréalisme, une exploratrice de conscience qui s’est refusée à être la muse de quiconque. On la connait un peu moins que Frida Kahlo par exemple, mais elle est pourtant une éminente figure de l’art au Mexique. Son style , et son œuvre originale, visionnaire et novatrice, entre rêve et réalité, mythe et psychologie, ont considérablement marqué le monde de l’art.
A cela s’ajoute une vie tourmentée ,complètement libre de corps et d’esprit , totalement dégagée de toutes les obligations et codes de son époque. Une vie qui se ressent dans ses œuvres étonnantes, hautes en couleurs, inspirées par ses bonheurs, ses douleurs, ses nombreux voyages, ses rencontres, la spiritualité, le mystère, la mythologie, de l’ésotérisme, la nature, le mysticisme, les contes de fées (en particulier ceux de Lewis Caroll ) , toujours à la recherche de l’harmonie et souhaitant apporter de la lumière à l’obscurité, de la sagesse à la folie, de la matière au rêve.
Cette artiste c’est Leonora CARRINGTON que le Musée du Luxembourg a décidé de mettre à l’honneur dans une rétrospective mystique où chaque œuvre semble chuchoter une énigme, qui se tient jusqu’au 19 juillet 2026. Une première d’envergure consacrée à elle toute seule en France et ce après l’exposition du Palazzo Reale de Milan qui s’est tenue du 20.9.2025 au 11.1.2026.
J’ai parlé des voyages … Ceux-ci ne furent pas que des déplacements dans divers pays (Angleterre, France, Italie, Espagne, Etats-Unis, Mexique) , mais aussi un déplacement dans son œuvre qui » voyage et se métamorphose » entre rêve et réalité, entre l’humain et l’animal(elle-même se voyait comme un animal humain-femelle) entre le féminin et le masculin.
En dehors de son travail artistique, elle s’est souvent engagée dans des causes féministes,( notamment la place des femmes dans le milieu artistique) des causes politiques, sociales , utilisant souvent sa notoriété pour les défendre .
Elle a publié de nombreux livres, en anglais, en français, et en espagnol aussi, des contes, des nouvelles, des récits surréalistes, des pièces de théâtre aussi.

Leonora est née en 1917 à Clayton Green en Angleterre dans une famille de riches industriels du textile, élevée surtout par des gouvernantes. Enfant et adolescente rebelle, elle se fera renvoyée de deux écoles. Elle va, très tôt, s’intéresser à la peinture . Ses intérêts ne s’arrêtent pas là, elle aime beaucoup, également, la littérature, la nature et les animaux. Bien que son père ne soit pas d’accord, elle s’inscrira à la Chelsea School of Art de Londres.
A 19 ans elle part pour l’Italie et entre à l’Académie des Beaux Arts de Florence où elle se passionne pour l’art de la Renaissance italienne, laquelle restera ancrée en elle et l’accompagnera tout au long de sa vie. En effet, la technique a tempera, qui était pratiquée au Quattrocento, aura une grande influence dans ses tableaux : notamment plus de lumière dans les couleurs, plus de finesse dans les détails.
De retour à Londres un an plus tard, elle découvre le travail du peintre surréaliste Max Ernst lors d’une exposition . Ce sera une rencontre cruciale non seulement par rapport à lui, mais par rapport aux techniques qu’il emploie comme le frottage, le collage qui vont la fasciner.
Elle aura la possibilité de le rencontrer en personne lors d’un repas chez un mécène du surréalisme : Edward James. Elle a 20 ans, Ernst 26 de plus. Il est marié à l’époque . C’est un coup de foudre passionnel réciproque, tant sur le plan amoureux que pour la vision artistique de leur travail.


Ils vivront une relation intense. Elle quittera Londres et partira s’installer à Paris avec lui au 12 rue Jacob. Ils s’aimeront passionnément , travailleront ensemble, explorant de nouvelles techniques et s’inspirant mutuellement.
A Paris elle côtoiera tout le cercle surréaliste notamment André Breton , Man Ray, Dali, Miro, Magritte, Duchamp etc…, participera à de nombreuses expositions dont celle organisée par Paul Eluard à la Galerie des Beaux-Arts qui restera importante. Son travail très imaginatif, créatif et innovant retiendra l’attention du public, des critiques et de ses pairs ( dont certains partagent sa vision artistique) .
D’autres artistes ont également influencé son travail, comme par exemple Giorgio di Chirico et sa peinture métaphysique, ses perspectives mystérieuses, ses espaces similaires à des labyrinthes. Ce côté étrange, énigmatique, onirique du peintre italien fascine Carrington.
Comme je l’ai mentionné plus haut dans cet article, la technique du frottage et celle du grattage, très souvent employées par Ernst, ont été celles particulièrement retenues par Leonora Carrington. Mais elle utilisera également comme lui, la décalcomanie à savoir l’application de peinture sur une surface, de la presser avec une autre par-dessus ce qui fait apparaître des motifs abstraits.
Leur relation et les conditions de vie bohême des deux amants ne sont nullement du goût du père de Leonora (Harold) et de sa famille . Il désapprouve totalement et pense que Max a une très mauvaise influence sur sa fille. Ils n’en ont que faire et continuent de vivre cette passion, participant à des expos, échangeant avec d’autres artistes lors de soirées intellectuelles.. Contrairement à son père , elle pense que ce sont des « influences » bénéfiques tant pour sa créativité que son enrichissement culturel personnel.
Il est vrai que celle d’Ernst sera vraiment importante sur elle, c’est incontestable. Partant des techniques qu’il employait et qu’elle reprenait, elle a créé les siennes, très personnelles, ainsi que son propre univers créatif dans un monde de légendes au départ celtiques puis d’autres, plus tard, se référant à la culture Aztèque et Maya.
En 1937 ils vont faire un voyage très important, celui à Lambe Creek (Cornouailles) chez Roland Penrose . Ils sont accompagnés par Man Ray et Lee Miller. Artistiquement parlant , c’est là que son style va considérablement se développer.
Juste avant la seconde guerre mondiale ils quittent Paris et partent s’installer en Ardèche dans une maison où ils vont laisser parler leur créativité, la décorant ensemble avec des peintures murales et des sculptures mythologiques, mystiques. La façon dont ils vivent, assez étrange et recluse, fait beaucoup parler autour d’eux.
Leur relation va prendre fin en 1940 lorsque Ernst, citoyen allemand considéré hostile, est arrêté par les autorités françaises, puis par la Gestapo. Il sera interné dans un camp et retrouvera sa liberté grâce à des amis influents. Il s’enfuira aux Etats-Unis avec l’aide de Peggy Guggenheim qu’il épousera d’ailleurs en 1941. Abandonnée, Leonora en sera complètement détruite.
Elle traversera alors une période sombre accompagnée de problèmes psychiatriques qui viendront profondément affecter sa vie. Elle fait une grosse dépression nerveuse en 1940 et devra être internée, sur demande de ses parents, en hôpital à Paris d’abord, puis à Santander en Espagne où des traitements très violents lui seront administrés. Ce sera une période traumatisante et douloureuse qui marquera également son œuvre parce qu’elle explorera le thème de la folie, des hallucinations, et celui du monde de la psychiatrie.
Après quoi elle partira à Lisbonne au Portugal où Renato Leduc, un diplomate mexicain, ami de Picasso, lui propose un mariage de convenance pour pouvoir fuir de l’Europe, ce qu’elle accepte. Ils s’installent un temps à New York et en 1942 ils partent pour le Mexique où elle reprend la peinture. Ce pays sera son refuge. C’est là qu’elle rencontre un photographe hongrois qui deviendra son époux : Emeric Chiki Weisz. Ils auront deux enfants, Gabriel et Pablo.


Au Mexique elle retrouvera celle qui deviendra sa meilleure amie la peintre Remedios Varo, et va se lier d’amitié avec d’autres artistes de ce pays comme Octavio Paz, la photographe Kati Orma, et Frida Khalo, mais aussi des artistes exilés. Elle s’intéressera beaucoup à la culture du pays, les cérémonies, la tradition, les mythes, les légendes mexicaines, les rituels indigènes, qu’elle intègrera à son surréalisme personnel. Ses œuvres gagneront des couleurs vives. Elle commencera la sculpture, la création de costumes, la tapisserie. Son travail connaitra un succès et une reconnaissance très importante au Mexique, ce qui lui vaudra de nombreux prix et distinctions.
Leonora est décédée en 2011, à l’âge de 94 ans, des suites d’une maladie respiratoire. Sa maison à Mexico va devenir un musée . L’un de ses fils , Pablo Weisz-Carington a vendu ce bien à l’Université autonome métropolitaine, avec plusieurs de ses œuvres dont une quarantaine de sculptures, en souhaitant que cela devienne un musée et que restent intactes certaines pièces comme son atelier.












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