
» Il faut entendre de pareilles compositions : elles sont arrachées de vive force à l’instrument avec les mains. Elles doivent donc être rendues par celles-ci sur lui, devant nous. Et puis il faut voir aussi le musicien, car si l’aspect de toute virtuosité exalte et fortifie, combien fera ce spectacle sans intermédiaire, où nous voyons le compositeur, lui-même, lutter avec son instrument, le dompter, faire obéir chacun de ses sons ! Ce sont de brûlantes Études, de tempête et épouvante, des Études faites pour dix ou douze pianistes au monte tout au plus. » Robert SCHUMANN(Compositeur allemand)
Il y a douze Études : Preludio – Molto Vivace – Paysage – Mazeppa – Feux Follets – Eroica – Chasse sauvage – Ricordanza – Allegro agitato – Harmonie du soir – Chasse-neige – Elles furent dédiées à celui qu’il considérait comme son maître : Carl Czerny. Ce dernier a , non seulement initié Liszt à la rigueur de la technique, mais il l’a beaucoup influencé pour qu’il puisse façonner sa propre pensée et sa propre compréhension de la musique.
En 1824, âgé à peine de 13 ans, Liszt s’attaque à la première version de ses Études. Elles seront remaniées, par la suite, en 1839. Il reprendra alors ses œuvres de jeunesse pour les travailler, les retravailler encore et encore, et en faire, à la maturité, quelque chose de sacrément difficile ! La modification va durer jusqu’en 1851. Il en est ressorti des pièces fort intéressantes, prodigieusement techniques, virtuoses et assez incroyables de par les combinaisons que ce compositeur a pu imaginer en pensant à ce que son piano était capable de faire.
La première version parue en 1826 portait le nom de » 48 exercices de tous les tons mineurs et majeurs « . Ces pièces magnifiques ont été conçues un peu comme des œuvres à caractère symphonique. C’est véritablement l’embrasement étincelant du clavier. Elles font appel à tout ce qu’un pianiste peut trouver : vitesse, virtuosité, phrasé, technique, enchainement contradictoires, passages scabreux, etc etc … ce qui est, il faut bien le reconnaître, assez éprouvant.
Parmi les douze, il y en a six qui se sont appelées Les grandes Études Paganini. Liszt avait entendu le célèbre violoniste en 1832 à Paris et cela avait déclenché en lui des sensations nouvelles d’éveil artistique. Il avait vu que le violoniste ne faisait qu’un seul et même corps avec son instrument et, l’idée lui est venue de faire de même avec son piano, et composer des partitions qui reprendraient au clavier les prouesses les plus spectaculaires et diaboliques de l’archet.
Les 24 Caprices pour violon de Paganini ont tout particulièrement retenu son attention parce qu’elles plaçaient le violon a un niveau tellement haut que l’on pouvait l’imaginer inaccessible. C’était cela qu’il voulait obtenir avec son piano. Premier travail en ce sens en 1832, intitulé Grande Fantaisie de bravoure, puis Grandes Études Paganini. Un déferlement de notes répétées, arpèges, octaves, sauts, trémolos etc.. qu’il dédia à Clara Schumann.
Comme ce fut souvent le cas dans sa carrière de compositeur, Liszt a souvent été vivement critiqué pour ses Études, sauf pour les Grandes Études Paganini… Tout simplement parce que si on l’avait fait dans ce cas précis, eh bien on aurait indirectement critiqué Paganini.
Comme je l’ai indiqué plus haut, Les Études d’exécution transcendante furent remaniées jusqu’en 1851, année de leur version finale où elles prendront alors le nom qu’on connait désormais. C’est vrai qu’avec ce compositeur, une partition n’a jamais été véritablement terminée. Il a pensé, durant toute sa vie, à reprendre les siennes pour les remodeler, les modifier, supprimer, ajouter, bref métamorphoser, en pensant à ce que pouvait de mieux faire la main droite ou la main gauche. Toutes deux furent un peu son laboratoire musical.
Au travers de ses Études Liszt a vraiment donner beaucoup plus d’espace au piano. Il y a fait entrer un orchestre ! Ce sont des pièces brillantes, complexes, tempétueuses, techniques, virtuoses. Pour les jouer vraiment correctement, il faut être sacrément doté de beaucoup de talent pour savoir les comprendre et rendre les choses simples alors qu’en fait elles sont extrêmement difficiles.
En voici quelques-unes :
CAMPANELLA : fait partie des Grandes Études Paganini : c’est une partition inspirée par le mouvement final (Rondo) du 2e Concerto pour violon de Paganini qui fut écrit en 1826. Elle est merveilleuse, expressive, spontanée, difficile, vertigineuse, énergique et redoutable.
Elle représente tout le côté inventif et novateur de Liszt et , bien sur, la grande maîtrise qu’il a pu avoir au clavier. Aux qualités susnommées je rajouterai qu’elle est également cristalline et ne manque pas de fraîcheur, de poésie, de finesse et de lyrisme.
HARMONIE DU SOIR : est très poétique, contemplative, crépusculaire, et les sonorités sont tellement caressantes qu’elles en deviennent quasiment émouvantes. C’est une Étude d’une grande modernité, superbe, forte et efficace.
MAZEPPA : la littérature a tenu une grande place dans la vie de Liszt. Lorsqu’il est arrivé à Paris, il a littéralement englouti tous les livres dont il avait entendu parler. Il a toujours souhaité que la littérature et la poésie soient associées à sa musique. Il a lu des écrivains, des poètes, mais aussi des philosophes, des historiens, et en plus de les lire, il a pu en rencontrer certains : Sainte-Beuve, Balzac, Deschamps, Lamartine, Senancourt, Vigny, Musset, Sand, Hugo. Hugo qu’il surnommait le grand Victor et chez qui il était régulièrement invité, lui demandait de jouer du Beethoven pour lui.
Mazeppa est l’exemple de nombreuses inspirations de son époque romantique. Ce serait, à l’origine, un thème plutôt byronien , qui sera repris par Hugo dans ses Orientales, mais d’autres aussi parce qu’il y avait la bravoure, le malheur, les excès, du lyrisme. Ils furent nombreux à magnifier ce thème et Liszt fut de ceux-là.
Il a composé deux Mazeppa : le premier sera l’une des Études d’exécution transcendante. L’autre sera un Poème symphonique. Le premier est considéré comme un must du piano. Le second le surclasse totalement, je dirai même que pour mieux apprécier et évaluer l’écriture inventive, généreuse, dramatique, somptueuse et épique de l’Étude, il serait préférable d’écoute d’abord le Poème symphonique.
Cette Étude a fait l’objet de trois modifications : écrite en 1827, remaniée en 1839, et définitivement métamorphosée en 1851. Elle est dotée d’une sorte de souveraineté flamboyante, exigeante, dramatique, expressive, incroyablement virtuose. Avec elle ce n’est pas technique ou poésie, c’est technique ET poésie.
PAYSAGE : pièce magnifique due à Hugo pour un poème portant le même titre et qui est extrait de son recueil Odes et Ballades (1828) – Musicalement parlant, Liszt la ressentira comme une sorte d’apaisement, quelque chose de très émotionnel. C’est une pièce qui marque le début de sa musique à programme.
RICORDANZA : très belle pièce, rêveuse, nostalgique, mélancolique, douce et comme les autres : virtuose à souhait !
CHASSE NEIGE : Elle est un superbe exemple de la beauté de ces Études : très virtuose, difficile, évocatrice des bourrasques de neige en déferlements de notes. Elle reste, toutefois, lyrique, magique et ne manque pas (surtout à la fin) d’une certaine forte de sérénité.




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