
» Mieux que tout autre, Greuze a su restituer la pupille irisée de l’œil, l’humide des lèvres, le velouté de la peau. Peintre de la chair, il s’est plu surtout à restituer l’âme humaine, cette profondeur mystérieuse et invisible que seuls les grands artistes savent traduire. C’est l’un des grands techniciens de son époque, quelqu’un qui savait peindre avec raffinement, sensibilité, qui était vraiment au-dessus des autres. Il était également doué aussi bien pour la peinture que pour le dessin . Le plus aventureux, le plus célèbre, le plus talentueux des peintres du XVIIIe siècle « Annick LEMOINE , conservatrice générale du patrimoine, directrice du Petit-Palais Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris et co-commissaire de l’exposition
« C’est à son époque que l’on découvre que l’enfant n’est pas quelque chose de » pas fini » , mais un être à part entière dans la société et donc il faut le préparer, il faut avoir les bons outils pour qu’il devienne un membre à part entière dans la société et aussi pour le protéger de tous les dangers qui entouraient les jeunes. Et Greuze était vraiment un artiste engagé dans les enjeux de son époque. Le fait qu’un artiste, issu d’un moment qui peut nous sembler aussi lointain que la Rococo français, puisse parler de ces enjeux, je pense que c’est là toute sa modernité, toute son originalité » Yuriko JACKALL ( Spécialiste de la peinture française du XVIIIe siècle, conservatrice à la Wallace Collection)
» C’est vraiment là mon homme que ce Greuze. Courage mon ami Greuze. Fais de la morale en peinture et fais-en toujours comme cela ! » DIDEROT, son ami, en 1763
« Mr Greuze était né avec des talents naturels pour son art, sa trop grande vivacité ne lui permit pas de se ployer à recevoir des leçons d’aucun maître. Il vint à Paris et suivit l’école sans s’assujettir à mettre à aucun prix, privé par là de la prérogative qu’ont ceux qui les ont remportées d’être placés plus avantageusement dans l’école pour dessiner d’après modèle. Il se contentait de la dernière place, que les élèves appellent » le baquet « , parce qu’en étant directement dessous la lampe, celui qui l’occupe en recevant les égouttures. » Abbé Louis GOUGENOT(Magistrat grand amateur d’art et mécène français – C’est en sa compagnie que Greuze effectuera en 1755 ce que l’on appelait à l’époque des Lumières » le Grand Tour » à savoir un voyage en Italie.

Le Petit Palais met en lumière un peintre merveilleux, subtil, visionnaire, méconnu de nos jours mais qui , à son époque, fut recherché et très courtisé par les collectionneurs, ovationné par la critique, je veux parler de Jean-Baptiste Greuze, surnommé le peintre de l’âme, dont on fête cette année les 300 ans de la naissance .
Elle s’intitule Jean-Baptiste GREUZE – L’enfance en lumière ( jusqu’au 26 janvier 2026)
Sa peinture tombera en disgrâce durant la Révolution française car bien trop délicate et moralisante pour une époque agitée qui préféra revenir à la peinture d’histoire.
Certes il fut considérablement célèbre et son talent lui a permis d’exposer au Salon de Paris dès 1755, mais il rencontra, malgré tout, il est bon de le souligner, quelques problèmes avec l’Académie royale car il aurait aimé que l’on voit en lui un peintre d’histoire et ce même si il préférait les scènes de genre.
Après avoir fait patienter 13 ans cette dernière qui ne cessait de lui demander un tableau, il présentera en 1769, lors de sa réception dans l’institution, » Septime sévère et Caracalla « : le père reprochait au fils d’avoir voulu l’assassiner en Écosse. Il ordonna donc, un jour, à son fils de le faire en posant une épée sur la table. Greuze pensait qu’un présentant un tel sujet datant de l’an 210, il pourrait être considéré comme un peintre d’histoire, ce qu’il ambitionnait fortement. Malheureusement pour lui, l’Académie trouvera le tableau médiocre et accepta l’admission du peintre non en tant que peintre d’histoire, mais en tant que peintre de genre.

L’expo s’attache plus particulièrement à ce qui a été l’un de ses sujets favoris à savoir : l’enfance, au travers de sublimes portraits prêtés exceptionnellement pour l’occasion ( une centaine ! ) , par le Musée du Louvre, Musée Fabre de Montpellier, Musée Cognac-Jay, Petit Palais, Galeries nationales d’Écosse, Metropolitan Museum of Art de New York, Kimbell Art Museum, le Rijksmuseum d’Amsterdam, Musée de la Chartreuse les Galeries nationales d’Écosse à Edimbourg, les collections royales d’Angleterre … ainsi que des prêts émanant de collections particulières.
Greuze fut un remarquable peintre avec un réalisme assez saisissant, sachant picturalement évoquer des sentiments et émotions avec finesse, délicatesse, un grand sens du détail. II utilise des couleurs assez douces et une lumière qui l’est tout autant pour rendre son tableau plus intimiste et chaleureux.
Un grand observateur, un impertinent récalcitrant aux compromis, un esprit libre, audacieux, orgueilleux, vaniteux, revendiquant son droit à la création personnelle, ne souhaitant pas se soumettre aux lois académiques de peinture , et qui n’hésita pas à refuser catégoriquement de peindre la Dauphine car lui trouvant un visage bien trop plâtré , ce qui fit scandale à la Cour.
Par ailleurs, ce fut un vif défenseur de l’allaitement maternel, farouchement opposé au placement des enfants en nourrice, préférant la vie à la maison auprès de parents aimants sachant tenir un rôle important dans l’ éducation. Car pour lui , c’était au sein de la famille et à la façon dont il était traité, qu’un enfant bâtissait son avenir d’homme.



Greuze a su parfaitement bien exploré l’émotionnel, la morale, et les belles valeurs. Il entre dans l’intimité des familles et démontre que le toit familial peut être à la fois un lieu d’amour, mais aussi le théâtre du désordre, un endroit où le tragique est de mise.




Il a peint des enfants espiègles, sages, tristes, pensifs, attentifs, joyeux, studieux, mélancoliques, inquiets, endormis, vulnérables, etc… mais également des tableaux mettant en évidence ce qui était alors un sujet tabou à savoir les violences et agressions faites aux jeunes filles. Ce, qu’à l’époque, on refusait d’admettre , de reconnaitre et à laquelle, surtout, on refusait de régler. Le peintre dénoncera cet état de fait et fera en sorte que l’on voit les hommes comme des prédateurs.


L’enfance fut un sujet qui l’a passionné, mais c’était également un thème dont parlait beaucoup au XVIIIe siècle, notamment pour la place de l’enfant, son éducation, le développement de sa personnalité, etc… autant de questions sociales et psychologiqes débattues par les pédagogues et philosophes de son temps, comme Diderot (son ami) , Condorcet ou Rousseau. Greuze a su parfaitement bien exploré l’émotionnel, la morale, et les belles valeurs.
« Nous naissons faibles, nous avons besoin de forces, nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance, nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation. Cette éducation nous vient de la nature ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses. Chacun de nous est donc formé de trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé et ne sera jamais d’accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. » Jean-Jacques ROUSSEAU (Émile ou de l’éducation / Livre premier 1792)
Greuze s’est attardé souvent sur l’enfant dans le cercle familial et au travers des évènements et rituels d’une vie de famille, des scènes de joie mais de tensions aussi, de partage, la pureté et l’innocence de l’enfant, l’éveil à l’amour du jeune adolescent, mais aussi l’enfant confronté à des moments plus dramatiques et tristes de son existence. Des sujets souvent sensibles qu’il a évoqués avec tendresse, et gravité.





Il est né en 1725 ( l’année du mariage de Louis XV avec Marie Leszczynska) à Tournus dans une famille modeste. Sixième enfant de la fratrie. Son père, Jean-Louis, le voyait architecte. Lui démontrera, très tôt, un intérêt pour le dessin et la peinture.
Il s’est formé, au départ, à Lyon, dans l’atelier du peintre Charles Grandon, puis entrera à l’Académie royale de peinture où il suivra les cours de Charles-Joseph Natoire.
En 1759 il épousera Anne Gabriele , fille d’un très riche libraire de Paris. Elle lui donnera deux filles Anne Geneviève et Louise Gabrièle. Très belle, sa femme deviendra sa muse et son modèle. Ce mariage, qui semblait heureux, va complètement se détériorer en 1780. Greuze accusera son épouse d’avoir détourner de l’argent et fait disparaitre des livres comptables, de ne pas avoir été à la hauteur dans l’éducation de leurs filles, et d’avoir eu de nombreux amants. Dès que la loi le lui permettra, il divorcera en 1793. Ses filles choisiront de rester auprès de lui. Elles se tiendront à ses côtés lorsqu’il mourra dans son atelier, complètement ruiné, malade, en 1805. Il aurait déclaré avant de mourir » J’ai tout perdu, le talent et le courage … »







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