» Il arrive, et le fait n’a même rien d’étrange,
Que des lieux qu’on a vus jadis avec plaisir
Paraissent à présent sans charme, et qu’en échange,
D’autres qu’on n’aimait pas, sont, par quelque mélange
De sentiments nouveaux, un objet de désir.
On y pense, on voudrait les revoir à loisir.
Jeune, bien à regret quittant un cher loisir,
Je fus l’hôte six mois d’une contrée étrange,
Désolée ; un désert. Mon unique désir
Etait de retourner à Paris, mon plaisir
D’en retrouver la vie avec tout son mélange
De mouvements, de bruits, de pensées qu’on échange.
Joyeux, j’abjurai donc ce séjour ; mais l’échange
Aux rêves poursuivis rendit peu de loisir.
Que de déceptions m’attendaient ! Quel mélange
De soucis, de dégoûts dans un exil étrange
M’étreignit, sans jamais qu’un vulgaire plaisir
Usurpât de mon cœur le farouche désir.
Il n’était qu’un seul prix pour combler ce désir ;
Tout autre m’eût offert un misérable échange.
Quoi de l’astre au lampion restreindre son plaisir !…
On en vient là pourtant. Je n’eus pas ce loisir,
Je m’enfuis, ne gardant que ce trésor étrange,
Un vouloir lumineux, sans nul douteux mélange.
Quelque refuge alors, libre de tout mélange
De pas, d’échos humains, ce fut là mon désir ;
Et l’aspect me revint de la contrée étrange,
Mon ennui d’autrefois ; et j’invoquai l’échange
Qui m’eût des bois riants où s’ébat le loisir.
Remis en ces déserts hostiles au plaisir
Leur calme, leur silence eût été mon plaisir.
La terre s’effaçait ; le grand ciel sans mélange,
M’embrassant, ne laissant aux sens aucun loisir.
Plus de souffles troublant le vol de mon désir !
J’aurais, sans craindre même un éphémère échange,
Brûlé ma vie entière en une extase étrange.
Chose étrange ! et j’ai dû, bien loin d’un tel plaisir,
En échange accepter ce douloureux mélange
Du désir rayonnant joint au morne loisir. » Ferdinand De GRAMONT (Poète et homme de Lettres français / Extrait de son recueil Sextines et sonnets/1882)







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