
« J’ai représenté le monde tel qu’il m’apparaissait essentiellement, tel qu’il s’emparait de moi. Mon affaire est de voir, de peindre, de dessiner, pas de parler ….. Mes tableaux sont autant d’instants de vie. Je parle d’expériences visuelles instantanées, généralement enregistrées très rapidement et spontanément. Quand je commence à peindre, c’est comme plonger brusquement dans de eaux profondes et je ne sais jamais à l’avance si je serai capable de nager « Gabriele MÜNTER

Le Musée d’art moderne de Paris nous propose une rétrospective fort intéressante sur une artiste énigmatique, talentueuse, une hypersensible étrange comme aimait à le dire le peintre August Macke, une femme et une artiste indépendante, féministe, forte et fragile à la fois , déterminée, pugnace, non apprivoisable disait son célèbre compagnon, je veux parler de : Gabriele Münter. Il s’agit d’une exposition qui aborde certes la peintre, mais également la dessinatrice passionnée qu’elle fut, la photographe et la femme.
Elle s’intitule : Gabriele MÜNTER – Peindre sans détours (jusqu’au 24.8.2025 ) au travers de 170 œuvres : peintures, photos, dessins, carnets, gravures sur bois etc…
Münter est très connue en Allemagne, mais reconnue, depuis peu finalement, dans d’autres pays européens, dont la France . Probablement, parce que beaucoup l’ont quelque peu » éclipsée » face à son imposant compagnon : Vassily Kandinsky.

Pourtant elle n’a jamais fait de concession dans son travail, a toujours maintenu ses convictions personnelles picturales, suivant ce que lui dictait sa nature intérieure. Elle fut une pionnière de l’expressionnisme, innovante, rebelle créatrice , talentueuse, une des fondatrices du mouvement Le cavalier bleu (Der Blaue Reiter) dont elle a été un membre important notamment pour son développement. C’est un groupe porté sur le spirituel qui permet en art d’aller au-delà de l’apparence réelle.
« Chacun et chacune de nous, les peintres du Blau Reiter nous intéressons au travail des autres membres du groupe, comme nous nous intéressons à la santé et au bonheur de chacun et chacune. Mais nous étions loin de nous considérer comme un véritable groupe ou comme un mouvement artistique. Je ne pense pas que l’on puisse dire que nous avons jamais élaboré un réel projet théorique, ni qu’il y ait eu une compétition entre nous ou la volonté d’un destin comme dans certains autres mouvements artistique modernes parisiens » Gabriele Münter en 1958 dans un entretien.)


Elle n’a eu cesse de vouloir s’adapter, apprendre, expérimenter et remettre en question les conventions de son époque. Son œuvre est très diversifiée, expressive, inventive, avec un trait acéré, spontané, des couleurs intenses, vives, exaltées par des bords noirs. Sa peinture d’une étonnante modernité, saisit le temps, le visible, la pensée, l’émotionnel, capable de capturer l’essence de l’âme dit-on.


Le style, qui prédomine chez elle, est audacieusement figuratif comme beaucoup d’expressionnistes. Sa technique se diversifiera entre 1920 et 1930, une période où, tout en gardant son expressionnisme, elle va s’inspirer des impressionnistes pour revenir vers un figuratif plus réaliste, ce qui donne à sa peinture beaucoup de sincérité .
Elle est née en 1877 à Berlin dans une famille protestante, aisée et très cultivée dont les parents étaient venus des Etats-Unis en Europe vers 1864. Mère américaine, père allemand, elle a une sœur de huit ans son ainée : Emmy.
Sa passion du dessin et de la peinture vont naitre très tôt dans son enfance et ses parents soutiendront sa détermination. Malheureusement, elle se retrouvera confronter au fait qu’à son époque les femmes artistes n’étaient pas acceptées dans les Académies. Du coup, elle fréquentera, au départ, une école de dessin à Düsseldorf.
» Enfant, je consacrais une grande partie de mes loisirs à dessiner des croquis de parents et d’amis, de paysages et de scènes familiers, de vues qui m’émouvaient ou me plaisaient soudainement. Je m’efforçais toujours de représenter la nature telle que je la voyais ou la ressentais, par le biais de lignes, et d’obtenir une ressemblance psychologique qui traduisait la personnalité de mon modèle ou l’humeur du moment. » G.M.

En 1901, décidée à surpasser le fait que le monde de l’art est dominé par des hommes, et tracer sa propre voie picturale malgré tout, elle part à Munich et intègre l’école dirigée par le peintre Vassily Kandinsky (La Phalange) . Elle devient son élève favorite. Ils tombent amoureux, entament une relation qui durera plusieurs années et se révèlera compliquée, tumultueuse, en raison du fait qu’il est marié . Il va très vite reconnaitre le talent de Gabriele : » tu possèdes en toi l’étincelle divine, chose incroyablement rare chez les peintres. Le rythme de ton trait, et ton sens de la couleur …
» En 1901 je me suis installée à Munich mais je n’y ai toujours trouvé que très peu d’encouragements en tant qu’artiste. Les peintres allemands refusaient de croire qu’une femme puisse avoir un véritable talent. On m’a même refusé l’accès , en tant qu’étudiante, à l’Académie de Munich. Il est significatif que le premier artiste munichois à prendre la peine de m’encourager ait été Kandinsky lui-même, non l’allemand récemment arrivé de Russie. »
Leur histoire va être intense, un mélange d’amour, d’art, d’admiration réciproque, de respect, de joie, de connivence artistique, mais aussi de tristesse, de trahison et de déception aussi. Elle l’encouragera énormément , ne l’imitera jamais. Il faut reconnaitre que c’est souvent dans les moments privilégiés, sécurisants, harmonieux partagés avec lui, qu’elle a réalisé de très belles œuvres.
Au début, et pour échapper un peu au scandale de leur liaison, ils voyageront beaucoup à travers l’Europe jusqu’en Afrique du Nord, s’installeront même à Paris durant quelques temps, avant de retourner à Munich. Gabriele fera l’acquisition, en 1909, d’une maison située à Murnau, laquelle sera le lieu de réunion de nombreux artistes avant-gardistes expressionnistes qui deviendront les membres du Cavalier bleu.
Cette maison ( la maison russe ) , simple avec un beau jardin, au bord du lac Staffelsee en Bavière, va leur apporter à l’un comme à l’autre un grand renouveau artistique. C’est là que Kandinsky se tourne vers l’abstraction, que les toiles de Münter deviennent de plus en plus modernes avec des couleurs très vives, des lignes simplifiées.

Lors de la première guerre mondiale, Kandinsky doit retourner en Russie. Elle part, de son côté, en Scandinavie où il est censé la rejoindre. Malheureusement, il ne viendra pas et ne lui donnera aucune nouvelle, sauf pour lui réclamer le retour de ses tableaux personnels . En 1916 c’est la rupture définitive. Elle va sombrer dans un état dépressif et cessera de peindre.
Une période très douloureuse en ce qui la concerne, surtout lorsqu’elle apprendra qu’il a divorcé et qu’il s’est marié à une jeune russe, Nina Andreevskaya, ce qu’il n’a jamais voulu faire avec elle. En 1920, chez des amis, elle rencontre celui qui va lui redonner le goût de reprendre sa peinture : l’historien de l’art et philosophe Johannes Eichner – Elle se réinstalle à Murnau en 1930 avec lui cette fois, reprend confiance, ce qui la motivera pour se lancer dans un renouveau artistique et créatif.
J’ai parlé de la photographie, une des facettes de Mûnter abordée dans l’expo. C’est au cours d’un voyage aux Etats-Unis, en 1898 avec sa sœur qu’elle s’essaiera puis se passionne pour cet art. D’abord New York, puis le Missouri où vit une tante, l’Arkansas, le Texas. Elle fera l’acquisition d’un Kodak Bull’s Eye N.2 . Durant près de deux ans, elle s’adonnera à cette passion. Elle comprendra très vite toutes les possibilités que pouvait lui offrir cet appareil, possibilités qu’elle mettra en pratique. On compte environ entre 350 et 300 clichés de ses proches, famille, paysages, enfants qui jouent, des rues, des villes . Elle restera curieuse en photographie comme elle le sera toujours en peinture. Les deux » dialogueront » souvent.
« nous demeurons dans des terres désolées, dans des maisons sans plomberie ni confort. Mais la liberté dont nous jouissons dans cette nature sans limite, était magnifique. » G.M.




Son œuvre se compose de portraits, autoportraits, paysages, natures-mortes. Elle a également beaucoup aimé peindre des objets, se lancer dans la décoration de meubles notamment dans sa maison de Murnau. Avec Kandinsky, ils peignaient les murs en s’inspirant de l’art traditionnel paysan bavarois, russe aussi.



Elle s’est battue longtemps pour être reconnue en tant que représentante de l’expressionnisme. Elle le sera en Allemagne après la seconde guerre mondiale. A l’âge de 80 ans elle fera don de l’intégralité de sa collection personnelle à la ville de Munich. Elle meurt en 1962.
La maison de Murnau est, de nos jours, un Musée où l’on peut admirer des tableaux de Münter et Kandinsky , leurs fameux meubles et objets peints, ainsi qu’une importante collection d’œuvres des membres du Cavalier bleu que Gabriele avait courageusement et soigneusement caché dans la cave de sa maison, car considérées comme dégénérées par les Nazis.










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