«  J’ai représenté le monde tel qu’il m’apparaissait essentiellement, tel qu’il s’emparait de moi. Mon affaire est de voir, de peindre, de dessiner, pas de parler ….. Mes tableaux sont autant d’instants de vie. Je parle d’expériences visuelles instantanées, généralement enregistrées très rapidement et spontanément. Quand je commence à peindre, c’est comme plonger brusquement dans de eaux profondes et je ne sais jamais à l’avance si je serai capable de nager «  Gabriele MÜNTER

Gabriele MÜNTER en 1905

Le Musée d’art moderne de Paris nous propose une rétrospective fort intéressante sur une artiste énigmatique, talentueuse, une hypersensible étrange comme aimait à le dire le peintre August Macke, une femme et une artiste indépendante, féministe, forte et fragile à la fois , déterminée, pugnace, non apprivoisable disait son célèbre compagnon, je veux parler de : Gabriele Münter. Il s’agit d’une exposition qui aborde certes la peintre, mais également la dessinatrice passionnée qu’elle fut, la photographe et la femme.

Elle s’intitule : Gabriele MÜNTER – Peindre sans détours (jusqu’au 24.8.2025 ) au travers de 170 œuvres : peintures, photos, dessins, carnets, gravures sur bois etc…

Münter est très connue en Allemagne, mais reconnue, depuis peu finalement, dans d’autres pays européens, dont la France . Probablement, parce que beaucoup l’ont quelque peu  » éclipsée  » face à son imposant compagnon : Vassily Kandinsky.

« Portrait de Gabriele Münter » 1905 Vassily KANDINSKY ( Stadtische Galerie im Lenbachhaus un Kunstbau/Munich)

Pourtant elle n’a jamais fait de concession dans son travail, a toujours maintenu ses convictions personnelles picturales, suivant ce que lui dictait sa nature intérieure. Elle fut une pionnière de l’expressionnisme, innovante, rebelle créatrice , talentueuse, une des fondatrices du mouvement Le cavalier bleu (Der Blaue Reiter) dont elle a été un membre important notamment pour son développement. C’est un groupe porté sur le spirituel qui permet en art d’aller au-delà de l’apparence réelle.

« Chacun et chacune de nous, les peintres du Blau Reiter nous intéressons au travail des autres membres du groupe, comme nous nous intéressons à la santé et au bonheur de chacun et chacune. Mais nous étions loin de nous considérer comme un véritable groupe ou comme un mouvement artistique. Je ne pense pas que l’on puisse dire que nous avons jamais élaboré un réel projet théorique, ni qu’il y ait eu une compétition entre nous ou la volonté d’un destin comme dans certains autres mouvements artistique modernes parisiens  » Gabriele Münter en 1958 dans un entretien.)

De gauche à droite : Gabriele MÜNTER – Maria MARC – Bernhard KOEHLER , Thomas VON HARTMANN, Heinrich CAMPENDONK, et assis Franz MARC en 1911 sur le balcon de l’appartement de KANDINSKY
Gabriele et Vassily en 1913

Elle n’a eu cesse de vouloir s’adapter, apprendre, expérimenter et remettre en question les conventions de son époque. Son œuvre est très diversifiée, expressive, inventive, avec un trait acéré, spontané, des couleurs intenses, vives, exaltées par des bords noirs. Sa peinture d’une étonnante modernité, saisit le temps, le visible, la pensée, l’émotionnel, capable de capturer l’essence de l’âme dit-on.

Frau Olga Von Hartmann » 1910 – Gabriele MÜNTER ( (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )
 » Marianne Von Werefkin  » 1909 – Gabriele MÜNTER ( Stadtische Galerie im Lenbachhaus un Kunstbau/Munich)

Le style, qui prédomine chez elle, est audacieusement figuratif comme beaucoup d’expressionnistes. Sa technique se diversifiera entre 1920 et 1930, une période où, tout en gardant son expressionnisme, elle va s’inspirer des impressionnistes pour revenir vers un figuratif plus réaliste, ce qui donne à sa peinture beaucoup de sincérité .

Elle est née en 1877 à Berlin dans une famille protestante, aisée et très cultivée dont les parents étaient venus des Etats-Unis en Europe vers 1864. Mère américaine, père allemand, elle a une sœur de huit ans son ainée : Emmy.

Sa passion du dessin et de la peinture vont naitre très tôt dans son enfance et ses parents soutiendront sa détermination. Malheureusement, elle se retrouvera confronter au fait qu’à son époque les femmes artistes n’étaient pas acceptées dans les Académies. Du coup, elle fréquentera, au départ, une école de dessin à Düsseldorf.

 » Enfant, je consacrais une grande partie de mes loisirs à dessiner des croquis de parents et d’amis, de paysages et de scènes familiers, de vues qui m’émouvaient ou me plaisaient soudainement. Je m’efforçais toujours de représenter la nature telle que je la voyais ou la ressentais, par le biais de lignes, et d’obtenir une ressemblance psychologique qui traduisait la personnalité de mon modèle ou l’humeur du moment. » G.M.

 »Senographie-Schweizerin in Pyjama  » 1929 Gabriele MÜNTER (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )

En 1901, décidée à surpasser le fait que le monde de l’art est dominé par des hommes, et tracer sa propre voie picturale malgré tout, elle part à Munich et intègre l’école dirigée par le peintre Vassily Kandinsky (La Phalange) . Elle devient son élève favorite. Ils tombent amoureux, entament une relation qui durera plusieurs années et se révèlera compliquée, tumultueuse, en raison du fait qu’il est marié . Il va très vite reconnaitre le talent de Gabriele :  » tu possèdes en toi l’étincelle divine, chose incroyablement rare chez les peintres. Le rythme de ton trait, et ton sens de la couleur …

 » En 1901 je me suis installée à Munich mais je n’y ai toujours trouvé que très peu d’encouragements en tant qu’artiste. Les peintres allemands refusaient de croire qu’une femme puisse avoir un véritable talent. On m’a même refusé l’accès , en tant qu’étudiante, à l’Académie de Munich. Il est significatif que le premier artiste munichois à prendre la peine de m’encourager ait été Kandinsky lui-même, non l’allemand récemment arrivé de Russie. »

Leur histoire va être intense, un mélange d’amour, d’art, d’admiration réciproque, de respect, de joie, de connivence artistique, mais aussi de tristesse, de trahison et de déception aussi. Elle l’encouragera énormément , ne l’imitera jamais. Il faut reconnaitre que c’est souvent dans les moments privilégiés, sécurisants, harmonieux partagés avec lui, qu’elle a réalisé de très belles œuvres.

Au début, et pour échapper un peu au scandale de leur liaison, ils voyageront beaucoup à travers l’Europe jusqu’en Afrique du Nord, s’installeront même à Paris durant quelques temps, avant de retourner à Munich. Gabriele fera l’acquisition, en 1909, d’une maison située à Murnau, laquelle sera le lieu de réunion de nombreux artistes avant-gardistes expressionnistes qui deviendront les membres du Cavalier bleu.

Cette maison ( la maison russe ) , simple avec un beau jardin, au bord du lac Staffelsee en Bavière, va leur apporter à l’un comme à l’autre un grand renouveau artistique. C’est là que Kandinsky se tourne vers l’abstraction, que les toiles de Münter deviennent de plus en plus modernes avec des couleurs très vives, des lignes simplifiées.

 » La maison russe à Murnau  » 1932 Gabriele MÜNTER ( Stadtische Galerie im Lenbachhaus un Kunstbau/Munich)

Lors de la première guerre mondiale, Kandinsky doit retourner en Russie. Elle part, de son côté, en Scandinavie où il est censé la rejoindre. Malheureusement, il ne viendra pas et ne lui donnera aucune nouvelle, sauf pour lui réclamer le retour de ses tableaux personnels . En 1916 c’est la rupture définitive. Elle va sombrer dans un état dépressif et cessera de peindre.

Une période très douloureuse en ce qui la concerne, surtout lorsqu’elle apprendra qu’il a divorcé et qu’il s’est marié à une jeune russe, Nina Andreevskaya, ce qu’il n’a jamais voulu faire avec elle. En 1920, chez des amis, elle rencontre celui qui va lui redonner le goût de reprendre sa peinture : l’historien de l’art et philosophe Johannes Eichner – Elle se réinstalle à Murnau en 1930 avec lui cette fois, reprend confiance, ce qui la motivera pour se lancer dans un renouveau artistique et créatif.

J’ai parlé de la photographie, une des facettes de Mûnter abordée dans l’expo. C’est au cours d’un voyage aux Etats-Unis, en 1898 avec sa sœur qu’elle s’essaiera puis se passionne pour cet art. D’abord New York, puis le Missouri où vit une tante, l’Arkansas, le Texas. Elle fera l’acquisition d’un Kodak Bull’s Eye N.2 . Durant près de deux ans, elle s’adonnera à cette passion. Elle comprendra très vite toutes les possibilités que pouvait lui offrir cet appareil, possibilités qu’elle mettra en pratique. On compte environ entre 350 et 300 clichés de ses proches, famille, paysages, enfants qui jouent, des rues, des villes . Elle restera curieuse en photographie comme elle le sera toujours en peinture. Les deux  » dialogueront  » souvent.

« nous demeurons dans des terres désolées, dans des maisons sans plomberie ni confort. Mais la liberté dont nous jouissons dans cette nature sans limite, était magnifique. » G.M.

 » Emmy , l’âne, Fred, Johnnie à Dallas  » 1900 – Photo Gabriele MÜNTER (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )
 » Femme à l’ombrelle sur la rive du Mississipi  » 1900 Photo de Gabriele MÜNTER ( (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )
 » Femme lisant de profil en Arkansas  » 1900 Photo de Gabriele MÜNTER ( (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )
 » Trois femmes en habit du dimanche à Marshall au Texas  » 1899§1900 photo de Gabriele MÜNTER ( (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )

Son œuvre se compose de portraits, autoportraits, paysages, natures-mortes. Elle a également beaucoup aimé peindre des objets, se lancer dans la décoration de meubles notamment dans sa maison de Murnau. Avec Kandinsky, ils peignaient les murs en s’inspirant de l’art traditionnel paysan bavarois, russe aussi.

 » Paysage avec cabane au couchant  » 1908 Gabriele MÜNTER (Kunstsammlungen Chemnitz Museum / Chemnitz/Allemagne )
 » Nature morte dans le tramway  » 1909/12 – Gabriele MÜNTER (Fondation Gabriele Münter et Johannes Eichner / Munich )
 » Blick aufs Gebirge  » 1934 Gabriele MÜNTER (( Stadtische Galerie im Lenbachhaus un Kunstbau/Munich)

Elle s’est battue longtemps pour être reconnue en tant que représentante de l’expressionnisme. Elle le sera en Allemagne après la seconde guerre mondiale. A l’âge de 80 ans elle fera don de l’intégralité de sa collection personnelle à la ville de Munich. Elle meurt en 1962.

La maison de Murnau est, de nos jours, un Musée où l’on peut admirer des tableaux de Münter et Kandinsky , leurs fameux meubles et objets peints, ainsi qu’une importante collection d’œuvres des membres du Cavalier bleu que Gabriele avait courageusement et soigneusement caché dans la cave de sa maison, car considérées comme dégénérées par les Nazis.

 » Frühstück der Vögel  » 1934 corrigé en 1938 – Gabriele MÜNTER (National Museum of Women in arts / Washington)
 » Rosalie Leiss  » 1909 Gabriele MÜNTER (Musée de Murnau)
 » Portrait de Jawlensky  » 1909 – Gabriele MÜNTER (Musée d’Art moderne de Louisiana /Copenhague)

7 réponses à « Gabriele MÜNTER – Peindre sans détours… »

  1. Bonjour Lisa,
    merci de nous présenter Gabriele Münter.
    J’aime bien les deux, Gabriele Münter et son compagnon Vassily Kandinsky, tous deux sont de grands peintres.

    Aimé par 2 personnes

    1. Avatar de Lisa Pascaretti
      Lisa Pascaretti

      Avec plaisir Olivia ! Deux grands peintres en effet. Merci d’avoir apprécié ce sujet et beau dimanche à vous ♥

      Aimé par 1 personne

  2. ” En 1901 je me suis installée à Munich mais je n’y ai toujours trouvé que très peu d’encouragements en tant qu’artiste. Les peintres allemands refusaient de croire qu’une femme puisse avoir un véritable talent. On m’a même refusé l’accès , en tant qu’étudiante, à l’Académie de Munich. Il est significatif que le premier artiste munichois à prendre la peine de m’encourager ait été Kandinsky lui-même, non l’allemand récemment arrivé de Russie. ”

    Chère Lisa, ce passage me touche profondément, parce que cela montre à quel point les Allemands étaient misogynes en 1901.

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    1. Avatar de Lisa Pascaretti
      Lisa Pascaretti

      Malheureusement, le fait de ne pas vouloir accepter de femmes dans les Académies ne s’est pas produit uniquement en Allemagne . Je ne parle pas de religion, mais du fait qu’elles étaient des femmes artistes. Dans d’autres pays aussi il en fut ainsi. En France par exemple les femmes n’ont pas été acceptées à l’École des Beaux-Arts durant longtemps . La seule institution où elles pouvaient prétendre recevoir quelques cours, était l’École nationale de dessin pour jeunes filles, fondée en 1803, ou l’Académie Julian qui a bien voulu les accepter à partir de 1873 mais à la condition qu’elles s’acquittent de frais d’inscription plus élevés que ceux des hommes. Ce n’est qu’en 1897 que l’École des Beaux-Arts leur ouvrira ses portes, mais attention de façon restreinte.. Toutes ces femmes artistes, au demeurant très talentueuses, on dû se battre contre la misogynie mais aussi contre le fait que l’on leur a imposer, à une époque, de ne peindre que certains genres comme les natures-mortes ou les portraits. Fort heureusement, les temps ont changé ! Merci Olivia ♥

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      1. Oui, chère Lisa, l’Europe était très en retard à cet égard en ce qui concerne les opportunités d’éducation pour les femmes talentueuses, mais la Russie ne l’était pas. Ici les femmes pouvaient déjà étudier dans les académies aux XVIIIe et XIXe siècles.

        J’ai écrit un article (en anglais et en allemand) sur mon blog à propos de l’artiste Anna Petrovna Ostroumova-Lebedeva : L’œuvre de toute une vie d’Anna Petrovna Ostroumova-Lebedeva.

        Anna Petrovna Ostroumova-Lebedeva’s lifetime work.

         » From 1889 to 1892, she attended the Central School of Technical Drawing of Baron Alexander Ludvigovich Stieglitz, where she studied graphic art in the class of Vasily Vasilyevich Mate. She continued her studies at the Saint Petersburg Academy of Arts, until 1900. Here her teachers were Ilya Efimovich Repin, Konstantin Apollonovich Savitsky and Pavel Petrovich Chistyakov. » …

        Aimé par 2 personnes

      2. Avatar de Lisa Pascaretti
        Lisa Pascaretti

        Chère Olivia un grand merci pour m’avoir transmis le lien de votre article très intéressant. J’ai pu découvrir cette artiste ainsi que son travail. Je ne connaissais pas donc j’apprécie que l’on me permette de le faire. 🎨 ♥ Je note qu’elle a eu la chance d’avoir eu des professeurs très compétents notamment Repin qui a fait l’objet d’une expo en France il y a quelques années et dont j’avais aimé la peinture. Merci !

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