
» La Grenouillère était un établissement de bains froids très fréquenté sur les bords de Seine, situé sur l’Île de Croissy, près de Bougival, dans la banlieue ouest de Paris que reliait le chemin de fer depuis la gare Saint-Lazare. Outre sa réputation pour les bains et les loisirs aquatiques, l’endroit était également une guinguette fort appréciée, avec un café flottant et un bal le jeudi soir où se dansait le cancan. Les citadins, et même l’Empereur et son épouse, la princesse Eugénie, y accouraient pour pêcher, pique-niquer ou se promener le long des berges.
Vers la fin de l’été 1869, Monet, qui habitait le hameau de Saint-Michel à Bougival, venait y peindre plusieurs scènes avec Renoir. Les deux artistes travaillaient des motifs paysagers caractéristiques de la modernité et soulignaient dans leurs toiles des éléments qui faisaient de la Grenouillère un lieu particulièrement couru de leur contemporains. Le plus souvent il peignaient face à leur sujet et exploraient tous les angles de vue possibles pour un même motif. Une des toiles de la Grenouillère de Renoir montre une vue du fleuve depuis les berges, tandis que d’autres présentent une vue plus reculée vers la droite, où l’on aperçoit le ponton et le café flottants de l’autre côté du fleuve.

Les scènes de baignades étaient un sujet populaire dans l’art français. Toutefois la plupart des peintres plaçaient leurs œuvres dans un contexte universel et intemporel avec, souvent, des allusions à la mythologie classique. Ainsi, rares sont ceux osant représenter les nouveaux établissements de bains, car tels sujets étaient considérés incompatibles avec la tradition.
Les toiles de Monet et de Renoir portent la marque d’un style bien à eux et de leur sensibilité propre face au sujet, et soulignent les propriétés sensorielles de la nature. Le jeu miroitant de la lumière à la surface de l’eau et l’impression prégnante de la fugacité du moment et de l’effet visuel, traduites par un éventail de couleurs vives. La modernité des toiles de Renoir et Monet s’explique autant par les qualités novatrices de leur technique, avec ce trait haché et sommaire, que par le choix d’un sujet aussi contemporain.
Ces peintures de la Grenouillère contiennent de nombreuses caractéristiques que l’on retrouvera dans les œuvres tardives de l’Impressionnisme et notamment la volonté de capturer l’aspect évanescent du motif, mais qui restent encore marginales à cette époque. »

Le 25 septembre 1869 Monet écrit à Frédéric Bazille depuis la Grenouillère « j’ai bien un rêve, les bains froids de la Grenouillère dont j’ai fait quelques gribouillages, mais il ne s’agit bien que d’un rêve. Renoir, qui vient d’y séjourner deux mois, aimerait bien en faire une toile aussi. » La petite taille des peintures de cette période et leur traitement rudimentaire laissent à penser qu’elles constituent des études préparatoires pour une grande toile à soumettre au Salon, mais cette dernière ne sera jamais exécutée. Néanmoins, l’importance de ces œuvres se révèle à Monet qui, en 1876, en présentera une à la deuxième exposition impressionniste. » Jon KEAR ( Auteur spécialisé en Art Impressionniste)


Guy de Maupassant , écrivain français, fut un fervent habitué du lieu. Il en a donné une description (pas toujours tendre) dans son ouvrage La femme de Paul/recueil La Maison Tellier/1881. J’ai eu envie de vous en passer quelques extraits pour compléter cet article :
» Dans l’établissement flottant, c’était une cohue furieuse et hurlante. Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et entourées de gens à moitié pris. Toute cette foule criait, chantait, braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec des yeux luisants d’ivrognes, s’agitaient en vociférant par un besoin de tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le soir, se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l’espace libre entre les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de canotiers chahuteurs avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.
Un d’eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains; quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si la tare, malgré tout, n’eût apparu.
Car on sent là, à pleines narines, toute l’écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne: mélange de calicots, de cabotins, d’infimes journalistes, de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés, filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d’industrie à l’allure digne, à l’air matamore qui semble dire: « Le premier qui me traite de gredin, je le crève. »
Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. Mâles et femelles s’y valent. Il y flotte une odeur d’amour, et l’on s’y bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations vermoulues que les coups d’épée et les balles de pistolet ne font que crever davantage.
Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche; quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année, apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s’y montrent; quelques naïfs s’y égarent.
C’est, avec raison, nommé la Grenouillère. A côté du radeau couvert où l’on boit, et tout près du « Pot à Fleurs », on se baigne. Celles des femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à nu leur étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien qu’amplifiées par le coton, étayées de ressorts, redressées par ci, modifiées par là, regardent d’un air méprisant barboter leurs soeurs.
Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles, noueux comme des branches d’olivier, courbés en avant ou rejetés en arrière par l’ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent dans l’eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.
Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré le voisinage de l’eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l’odeur des corps et à celle des parfums violents dont la peau des marchandes d’amour est pénétrée et qui s’évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces senteurs diverses flottait un arôme léger de poudre de riz qui parfois disparaissait, qu’on retrouvait toujours, comme si quelque main cachée eût secoué dans l’air une houppe invisible.
Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des barques tirait les yeux. Les canetières s’étalaient dans leur fauteuil en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec mépris les quêteuses de dîners rôdant dans 1’île.…. »





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