» J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillons .  » Pierre BONNARD

Pierre BONNARD en 1942 – Photo de André OSTIER

Ce qui est, de nos jours Tokyo, était autrefois Edo. A une époque , sous la dynastie Tokugawa, le Japon était complètement fermé à tout contact avec le monde extérieur, mis à part les marchands chinois, coréens et hollandais. Coupé du monde occidental pendant presque deux siècles (1641/1854) il réouvrira, un jour , ses portes aux étrangers. Cette période de coupure s’appelait le Sakoku .. Premier traité signé avec les Etats-Unis en mai 1854 (Convention de Kanagawa) qui fera sortir ce pays de son isolement et ouvrir la porte à d’autres puissances occidentales. En 1868, commence l’ère Meiji.

Le terme Ukiyo avait, à l’origine, un sens assez solennel, bouddhiste, philosophique et plutôt pessimiste. Curieusement, il sera repris au XVIIe siècle par les habitants de l’Edo, lesquels vont vouloir en changer totalement le sens, le rendre plus optimiste, plus zen, voire même humoristique et décalé. Il deviendra alors celui du divertissement.

 » Vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier, de la fleur d’érable. Ne pas se laisser abattre par la pauvreté, ne pas laisser transparaitre sur son visage , mais dériver comme une calebasse sur la rivière. Voilà ce qui s’appelle l’Ukiyo. » Asai Ryoi emploie pour la première fois le terme Ukiyo dans ses Contes du monde flottant en 1665 – Un ouvrage qui a permis de différencier l’ukiyo bouddhiste de celui de la période Edo.

L’Ukiyo-e (tableau du monde flottant / Ukiyo : monde flottant / e : image) reste le terme donné aux estampes. C’est un art qui est né à Edo. Il représentait un nouvel art de vivre, un monde auréolé de poésie, raffinement, rêverie, s’inspirant des traditions, de la nature, des paysages, de la flore, de la faune, de la vie quotidienne, mais qui traite aussi du monde du théâtre, du sumo, des acteurs du Tabuki, des cérémonies du thé, de l’amour, des geishas, des plaisirs futiles, des images érotiques aussi (shunga).

Ces œuvres, gravées sur bois, étaient plutôt considérées comme vulgaires au Japon , en raison de certains de ces sujets , alors que les occidentaux vont être totalement sous le charme de cet art qu’ils trouvaient plein de fraîcheur et nouveauté.

 » Ce goût, aujourd’hui envahissant tout et tous jusqu’aux imbéciles et aux bourgeoises qui, plus que nous, l’a propagé, l’a senti, l’a prêché, et qui a converti les autres  » Les Frères Goncourt (des passionnés de cet art) dans leur Journal.

 » Grand feu d’artifice de Ryogoku  » 1849/50 Utagawa HIROSHIGE (Collection Georges Leskowicz)
 » Le pavillon Kiyomizudô et l’étang Shinobazunoike à Ueno (Serie des cent vues célèbres d’Edo) – Utagawa HIROSHIGE (Collection Georges Leskowicz)
 » Ryôgoku Ekôin Moto-Yongibashi Serie des cent vues célèbres d’Edo) – Utagawa HIROSHIGE (Collection Georges Leskowicz)
 » Poissons dans un bassin ou le bassin d’Agenor  » Pierre BONNARD 1943 env. (Collection particulière)
 » Chinchards et crevettes roses  » Série Grands Poissons Utagawa HIROSHIGE (Collection Georges Leskowicz)

Quant au terme japonisme il fut inventé par Philippe Burty, un critique d’art, dessinateur, lithographe et grand collectionneur d’art, français. Il a créé ce mot en 1872 dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, pour définir un intérêt poussé pour l’estampe et les objets venus du Japon. Cette mode a pu se faire grâce aux marchands spécialisés à Paris, notamment le célèbre Magasin Siegfried Bing, rue Chauchat.

L’Hôtel de Caumont/Centre d’art d’Aix-en-Provence nous fait entrer dans le monde enchanteur des estampes, au travers d’une exposition qui met en lumière un peintre important, perfectionniste (il recommençait un tableau un nombre incroyable de fois pour obtenir ce qu’il voulait vraiment) , intimiste, contemplatif, un éminent coloriste, excellent lithographe, graveur, décorateur, un des fondateurs du mouvement Nabi (Prophète) mais qui s’est toujours montré très intéressé par les mouvements dits contemporains comme le fauvisme, le cubisme, le surréalisme, à savoir Pierre BONNARD dit le peintre du bonheur de vivre ou comme l’affirmait son ami Vuillard une petite fable de la Fontaine . L’exposition s’intitule : BONNARD et le Japon ( jusqu’au 6 octobre 2024)

Une expo dite chronothématique à savoir que les estampes annoncent le sujet de chaque espace où se trouvent les tableaux du peintre. De nombreuses œuvres sont présentées, des peintures à l’huile, gouaches, lithographies, prêts du Musée d’Orsay, Fondation Beyeler, la Fondation Glénat à Grenoble, le Musée d’art et d’histoire à Genève, la Kunsthaus de Zurich, Kunsthalle de Hambourg, Musée de l’Abbaye à Saint-Claude, la National Gallery de Prague, le Musée Bonnard du Cannet, Van Gogh Museum d’Amsterdam, Musée national des arts asiatiques/Guimet à Paris, sans oublier les collections privées notamment la collection d’estampes de Georges Leskowicz.

Pierre Bonnard est né en 1867 à Fontenay-aux-roses, non loin de Paris. Il est le cadet d’une fratrie de trois enfants (un frère, et surtout une sœur à laquelle il est très attaché) – Jeune homme sensible, excellent élève, passionné de latin, grec, de littérature, de dessin , de philosophie, et de droit (il obtiendra sa licence) . C’est pour les pinceaux qu’il abandonne la magistrature et entre à l’École des Beaux Arts et , parallèlement, à l’Académie Jullian où il se lie d’amitié avec Maurice Denis, Paul Sérusier, Gabriel Ibels , Ker Xavier Roussel et Paul Ranson.

Que ce soit les impressionnistes ou les nabis après eux, tous ont succombé aux subtiles et poétiques estampes japonaises, la peinture sur céramique, sur tissu, les paravents, les éventails, les crépons, les laques, les kimonos etc … Autant de petites touches d’exotisme venues du Pays du soleil levant qui leur plaira énormément , sans oublier le vif intérêt porté aux peintres de ce pays comme Hokusai, Hiroshige ou bien encore Utamaro et avec eux des pratiques et une technique nouvelle face à la peinture.

Les nabis, dont le mouvement a duré dix ans, sont des peintres dotés d’une grande ouverture d’esprit, intéressés par l’art médiéval, la spiritualité, les formes simplifiées, la souplesse des lignes, les couleurs éclatantes, l’art et la littérature venus d’Asie . Leur but était d’en finir avec le naturalisme, s’affranchir de l’impressionnisme expérimenter des nouveautés picturales .

Ils étaient tous affublés d’un surnom. Pour Bonnard c’est Félix Fénéon qui va lui en trouver un : Nabi très japonard (au départ, nabi Jabonnard) , et ce pour la fascination que ce dernier avait pour l’art nippon. Une fascination qui va durer une cinquantaine d’années. Il se mettra même carrément dans la peau d’un japonais afin de penser comme lui. D’ailleurs beaucoup de ses amis se demandaient si il sortirait un jour de cet engouement.

 » Femmes et fleurs, projet d’éventail  » 1895 Pierre BONNARD (Van Gogh Museum / Amsterdam)
 » Promenade des nourrices, frise des fiacres  » 1897 Paravent / Pierre BONNARD ( Musée Bonnard/Le Cannet)
 » Femmes au jardin : Femme à la robe à pois blancs – Femme assise au chat – femme à la robe quadrillée – Femme à la pélerine  » 1890/91 Pierre BONNARD (Musée d’Orsay/Paris)

En effet, l’influence du japonisme l’a profondément marqué. Il a éprouvé une passion admirative pour cet art, notamment les estampes (Ukiyo-e) qui reprenaient, comme je l’ai dit au début, des thèmes qui lui plaisaient beaucoup. Les estampes furent pour lui un chemin nécessaire pour s’engager sur la voie de la modernité. Elles lui ont apporté un renouveau esthétique qui va changer sa pratique picturale. Il a adoré, aussi , le caractère décoratif ornemental de cet art. Il reprendra même le format japonais vertical (Kakemono) des paravents.

Cet art va être une révélation notamment les expérimentations stylistiques. Il lui a permis, aussi, de voir autrement la perspective dans ses tableaux, avec plus de liberté, et un autre angle . Il a joué, également, un rôle novateur sur les couleurs : plus lumineuses, placées au centre de son travail, plus vives afin de traduire des émotions plus intenses ou créer une atmosphère différente de la réalité (  » la couleur agit  » dit il souvent).

Les personnages humains ne sont pas le plus important ou les vedettes de ses tableaux. Ils se fondent dans la couleur, les visages sont parfois floutés. Il y a un désir d’effacement et de simplicité au profit de son environnement, que ce sont un intérieur, ou un jardin, le ciel. Cela se fait sans brutalité, mais plutôt de façon assez tendre . L’ensemble apporte une sorte de sérénité suspendue.

 » L’omnibus  » 1895 env. Pierre BONNARD (Collection particulière)
 » Le crépuscule « (ou le phare d’Uhlenhorst  » Pierre BONNARD 1913 ( Kunsthalle de Hambourg)
 » La charmille  » 1901 Pierre BONNARD ( Fondation Glénat / Grenoble)
 » Conversation provençale  » 1911 Pierre BONNARD (National Gallery/ Prague)
 » Baigneurs à la fin du jour « 1945 Pierre BONNARD (Musée Bonnard/Le Cannet)
 » La partie de croquet  » 1892 Pierre BONNARD (Musée d’Orsay/Paris)

De plus, cette influence s’est ressentie dans sa façon d’aborder le temps et l’espace, de les juxtaposer, de faire exister ensemble le passé, le présent et l’avenir, mais aussi les conditions atmosphériques, le renouveau permanent avec la nature, cette nature qui pour lui a toujours été la traduction du bonheur.

Tous les moyens seront bons pour lui pour tenter de traduire, à la manière des maîtres japonais, les déplacements dans l’espace, les mouvements de danse ou de lutte, avec des couleurs fortes qui détenaient, à son avis, un grand pouvoir : celui de tout exprimer ! Des couleurs vives , des lignes en arabesques, des mouvements souples qui amènent l’esprit à l’évasion.

« J’avais compris , au contact de ces frustes images populaires, que la couleur pouvait exprimer toutes choses sans besoin de relief ou de modelé. Il m’apparut qu’il était impossible de traduire lumière, formes et caractère rien qu’avec la couleur, sans faire appel aux valeurs.  » P.B.

Il a découvert l’art japonais en 1890 lors d’une exposition d’estampes à l’École des Beaux Arts de Paris. Il est complètement subjugué , court les marchands et les boutiques afin d’acquérir des crépons et des estampes. C’est vrai que cette influence va s’imprégner dans son travail, et au-delà de cela, il y a aussi le rapport avec la spiritualité au Japon, le bouddhisme, le contemplatif, l’intellectuel, le méditatif, l’émotif de ce pays.

 » Il y avait, avenue de l’Opéra, plusieurs grands magasins japonais qui vendaient des articles très populaires. C’est là que je trouvais, pour un ou deux sous, des crépons, des papiers de riz froissés aux couleurs étonnantes. Je remplissais les murs de ma chambre de cette imagerie naïve et criarde. Gauguin et Sérusier se réfèrent, en fait, au passé. Mais là, ce que j’avais devant moi, c’était quelque chose de bien vivant, extrêmement savant.  » P.B.

Cette influence se retrouvera dans ses portraits ou autoportraits, dans l’atmosphère de ses intérieurs, ses nus délicats, dans la nature avec les arbres en fleurs, les jardins . Il est vrai qu’au Japon tout ce qui a un rapport avec le renouveau de la nature, le cycle des saisons et l’éphémère qui en découle, a de l’importance. Ce sont des ressentis qui amènent à la condition humaine, à la réflexion intérieure et Bonnard s’est souvent attardé sur ce type d’analyse.

 » Scène de famille ‘ » 1892 Lithographie Pierre BONNARD (Musée Bonnard/Le Cannet)

Il s’installe au Cannet, non loin de Nice en 1926 dans une villa appelée Le Bosquet . Dans cette région, la lumière était autre que les divers endroits où il avait vécu jusque-là . Cela lui a donc inspiré des couleurs différentes, audacieuses, vibrantes, sensibles.

 » Dans la lumière du Midi, tous s’éclaire, la peinture est en pleine vibration. Portez votre tableau à Paris : les bleus deviennent gris. » P.B.

« Bonnard a le don féérique , le don des fées qui métamorphosaient la jaune citrouille en carrosse doré. Comme elles, il a le pouvoir de faire d’une desserte banale une symphonie éblouissante, et le cabinet de toilette ripoliné devient, sous sa brosse, un décor des mille et une nuits.  » Maurice DENIS

Le thème du jardin a été très présent dans sa peinture. Dans sa maison du Cannet, il a fait ouvrir de nombreuses fenêtres et terrasses afin d’avoir une vue plus large sur le jardin et en profiter au maximum :  » J’ai tous mes sujets sous la main. Je vais les voir, je prends des notes et puis je rentre chez moi. Avant de les peindre, je réfléchis, je rêve ».

 » La petite fenêtre  » 1946 Pierre BONNARD (Collection belge LGR)
 » Terrasse dans le midi  » 1925 env. Pierre BONNARD (Fondation Glénat / Grenoble)
‘ L’amandier  » (Détail du jardin du Cannet) 1945 Pierre BONNARD (Musée de l’Abbaye à Saint-Claude)
 » Le jardin au Cannet  » 1945 (Musée de l’Abbaye à Saint-Claude)

Les maitres de l’art pictural japonais ont abordé le nu avec, en particulier, comme modèles, les courtisanes et les geishas qui fréquentaient le célèbre quartiers des plaisirs à Edo.

L’expo aborde donc les nus de Bonnard. C’est un sujet qu’il a aimé tout comme la féminité et la sensualité d’ailleurs. Pour lui, ces deux thèmes nécessitaient de l’exigence, notamment en raison du modèle face à l’espace, la volupté que dégage ce moment, tel un décor hors de la réalité . Ce sont des scènes intimes pour lesquels il abonde en plans complexes, cadrages étranges, nombreux reflets.

 » Nu, vue de dos, devant la cheminée  » 1913 Pierre BONNARD (Collection particulière)
 » Scène de bain public  » XIXe siècle Utagawa KUNISADA (Musée national des arts asiatiques Guimet/Paris
« Nu à la lumière  » ou  » Le flacon  » 1908 Pierre BONNARD ( Musée d’art et d’histoire/Genève)

Pour ce type de sujet, son modèle favori fut son épouse Marthe, rencontrée en 1893 et qu’il épousera en 1925. Elle est très présente dans son œuvre. Mais il y en eut d’autres quelquefois , des proches( sa sœur) et certaines de ses maitresses . La vie avec Marthe ne fut pas un long fleuve tranquille. Ses mensonges, ses phobies maladives vont isoler Bonnard de ses amis vers la fin de sa vie. Il meurt au Cannet en 1947, cinq ans après elle. Ils sont enterrés tous deux au Cimetière Notre-Dame des Anges.

 » Par la séduction ou idée première, le peintre atteint l’universel. C’est la séduction qui détermine le choix du motif et qui correspond exactement à la peinture. Si séduction ou idée première s’efface, il ne reste plus que le motif, l’objet, qui envahit, domine le peintre. A partir de ce moment-là il ne fait plus sa propre peinture. » Pierre BONNARD

2 réponses à « Bonnard et le Japon … Hôtel de Caumont-Centre d’Art / Aix-en-Provence »

  1. Tres interessant, merci Lisa

    Aimé par 2 personnes

    1. Avatar de Lisa Pascaretti
      Lisa Pascaretti

      Je suis ravie que cela vous ait plu et vous en remercie vivement Sylvie. Passez une belle journée ♥

      Aimé par 1 personne

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